Des théologiennes dans la Commission théologique internationale

Elisabeth LacelleLe 5 décembre dernier, le pape François recevait les membres de la Commission théologique internationale qui était en session plénière à Rome. Il s’est réjoui d’une plus grande présence des femmes et a souhaité qu’elles soient encore plus nombreuses. Qu’en est-il?

La Commission théologique a été créée par Paul VI au mois d’août 1969. Ses 30 membres sont nommés par le pape sur recommandation du préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi à la suite d’une consultation auprès des Conférences épiscopales et des Synodes orientaux. Le choix se fait sur la base de leur excellence scientifique et de leur fidélité à l’enseignement magistériel de l’Église. La nomination vaut pour cinq ans. La Commission a terminé son huitième mandat de cinq ans le 18 juin dernier. Le 26 juillet, le pape a nommé les membres du neuvième quinquennat, soit 2014-2019.

L’objectif de la Commission, présidée par le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, est d’aider l’enseignement du Saint-Siège, dont la Congrégation elle-même, concernant des questions doctrinales importantes et d’actualité. Depuis ses débuts, elle a produit 27 documents; le dernier, publié cette année, Le sensus fidei dans la vie de l’Église.

Deux femmes y furent nommées en 2004, 35 ans après la création de la Commission. Elle sont maintenant sept sur trente membres, soit 16%. Qui sont elles? Voici les données que j’ai pu glaner.

Sara Butler est américaine, religieuse de la congrégation des Missionary Servants of the Most Blessed Trinity. Elle détient un Ph.D en théologie de Fordham University, une L.S.T. du Mundelein Seminary et une M.A. de la Catholic University of America. Professeure en théologie dogmatique au Mundelein Seminary de Chicago, elle a fait partie, depuis 1991, de commissions oecuméniques dont la Commission internationale anglicane-catholique romaine. Elle a agi comme consultante auprès du Comité épiscopal de la doctrine de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis. Après avoir promu l’ordination des femmes au cours des années 1970, – en 1978, elle dirigeait le groupe de travail de la Catholic Theological Society of America dans cette direction – elle s’est rétractée pour prendre la défense de l’enseignement magistériel. C’est le sujet qu’elle aborde dans son livre The Catholic Priesthood : A guide to the Church’s Teaching Liturgy (2007), livre muni d’un Nihil obstat. Il lui a valu le Prix Cardinal Wright que lui attribua le Fellowship of Catholic Scholars en 2009. Benoît XVI l’a nommée experte au Synode des évêques sur La Parole de Dieu, à Rome, en 2008.

Barbara Hallensleben est allemande, diplômée en théologie de l’Université de Münster, son habilitation obtenue à l’Université de Tübingen avec une thèse intitulée Theologie der Sendung im Ursprung bei Ignatius von Loyola und Mary Ward (1992). Elle est titulaire de la chaire de théologie dogmatique en langue allemande à l’Université de Fribourg en Suisse et membre du directoire d’études œcuméniques de Fribourg. C’est une spécialiste de l’orthodoxie, membre de la Commission internationale du dialogue entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Elle a beaucoup publié dans le domaine. Lorsqu’elle fut nommée en 2004, elle a confié à Reuters que la Commission ne pouvait pas ne pas franchir ce pas vu le nombre croissant de femmes théologiennes : « Ma première réaction n’a pas été du fait qu’on me nommait en tant que femme mais la prise de conscience d’une nouvelle responsabilité par rapport à la vie théologique de l’Église ».

Prudence Allen est une Américaine, membre de la congrégation Sisters of Mercy (Alma, Michigan). Elle est entrée dans cette communauté lorsqu’elle s’est convertie au catholicisme romain (Université Concordia, 2010). Diplômée en philosophie de la Claremont Graduate School en Californie, elle a été professeure au Séminaire théologique St John Vianney à Denver dans le Colorado et membre du St Thomas Advisory Committee for Women, Culture and Society Program à l’Université de St-Thomas,à Houston, Texas. Elle œuvre maintenant à la Lancaster University Chaplaincy, en Angleterre. Elle s’est fait connaître par ses ouvrages sur la conception de la femme et de l’homme dans la pensée philosophique et théologique à travers l’histoire. Lorsqu’elle a publié le premier volume, The Concept of Woman. The Aristotelian Revolution 750 BC – AD 1250 (1985), elle était professeure au département de philosophie à l’Université Concordia dont elle est devenue professeure émérite en 1996. Elle y a coordonné le comité qui a mis sur pied l’Institut Simone de Beauvoir. Le deuxième volume de sa recherche The Concept of Woman : The Early Humanist Revolution (1250-1500) a été publié en 2002 et le troisième The Concept of Woman : Search for Communion of Persons, Vol. III : 1500-2010 est sur le point de paraître. Sa conception de l’homme et de la femme correspond à la théologie de la complémentarité de Jean-Paul II, parfois qualifiée de « nouveau féminisme » Elle a récemment contribué au collectif The Foundation of Religious Life : Revisiting the Vision (Council of Major Superiors of Women Religious, 2009), une compilation d’articles signés par des religieuses qui défendent la position des évêques condamnant le programme des soins de santé du président Obama. Il s’agit d’une réaction au réseau de religieuses qui s’y étaient montrées favorables dans une lettre ouverte.

Alenka Arko est une religieuse de la Communauté Loyola (Fédération russe – Slovénie). Elle a étudié à l’Université de Ljubljana, à l’Institut pontifical oriental à Rome dont elle détient un diplôme en théologie orientale et a obtenu un doctorat en théologie de la Grégorienne avec une thèse sur L’homme intérieur selon Saint Grégoire de Nysse. Elle a travaillé à la Radio vaticane de 1992 à 1995, puis a enseigné au Séminaire interdiocésain Marie, Reine des Apôtres à Saint-Petersbourg, à l’Institut St Jean Chrysostome de l’Université Pontificale du Latran à Rome et au Séminaire interdiocésain pour l’Asie Centrale à Karaganda au Kazakhstan.

Moira Mary McQueen, de citoyenneté britannique et canadienne, est née en Écosse. Diplômée du St Michaels’ College, à Toronto, elle y est professeure de théologie morale. Depuis 2004, elle préside l’Institut canadien catholique de bioéthique. Elle a à son actif différentes publications sur la fin de vie, les technologies de reproduction, la médecine régénérative, la santé mentale et la génétique. Son livre Bioethics Matters : A Guide for Concerned Catholics a été publié chez Burn & Oates puis fut réédité récemment chez Novalis (2011). Elle est membre du comité des cas d’abus sexuels dans le diocèse de Hamilton et dans l’archidiocèse de Toronto, consultante à la Conférence des Évêques catholiques du Canada et leur déléguée au Conseil canadien des Églises auprès du Groupe consultatif sur la biologie.

Tracey Rowland est une Australienne, mariée, qui a étudié aux Universités de Queensland, Melbourne, Londres, Cambridge (Ph.D) et à l’Université Pontificale du Latran de laquelle elle est diplômée en Théologie sacrée (S.T.L.). Elle est professeure à Melbourne et à l’Université de Sydney, présidente de l’Institut Jean-Paul II pour le mariage et la famille de Melbourne et membre permanente du Centre de Philosophie et de Théologie à l’Université de Nottingham, au Royaume Uni, depuis 2001. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages sur Joseph Ratzinger, dont Ratzinger’s Faith : The Theology of Pope Benedixt XVI (2008) lequel est traduit en espagnol, en polonais et en portuguais.

Marianne Schlosser est née en Bavière. Elle est diplômée de l’Université de Munich avec une thèse sur L’expérience de Dieu dans la théologie de Bonaventure; les Éditions du Cerf en ont publié une traduction sous le titre Saint Bonaventure. La joie d’approcher Dieu (2007). Spécialisée en théologie et en spiritualité de la période patristique et médiévale, elle est professeure à l’Université de Vienne. Elle a contribué à la publication récente de la thèse de Benoît XVI sur Bonaventure et la théologie de l’histoire à travers la fondation de l’Institut Papst Benedikt XVI.

Sept femmes théologiennes, c’est encore trop peu, «ancora non tanta… Sono le fragole della torta», « les fraises sur le gâteau », dit François le pape (5 décembre 2014). Comment les théologiennes ont-elles reçu cette métaphore? Les fraises sont de petits fruits fortement recommandés pour la santé de l’organisme… Leur pensée théologique pourra-t-elle contribuer à la santé de l’organisme théologique conseiller du Saint-Siège? L’’encouragement du pape à ce qu’elles oeuvrent dans la Commission avec leur « génie féminin », comment le reçoivent-elles? Se souviennent-elles que cette conception de la femme a été un obstacle à l’accès des femmes à la formation théologique et reste un obstacle à leur présence dans la gouvernance de l’Église? Démontreront-elles que le propre du génie est l’invention, la création hors des sentiers battus, la pensée originale juste, la sortie du chemin tracé pour explorer l’inconnu et que le « Mystère du Christ » auquel renvoie François est toujours en dévoilement dans l’Esprit selon l’Évangile de Jean? Il invite ainsi l’ensemble de la Commission à se mettre au service de l’Esprit, yeux et oreilles, pour lire les signes des temps. Il leur conseille de s’ouvrir à la diversité des interprétations possibles de ces signes pour la vie de l’Église, en toute liberté, pour servir la vie théologique de l’Église. Leur engagement théologique sera-t-il un élan vers l’avenir ou un repliement sur un passé à préserver? Nous le verrons dans les textes de ce quinquennat 2014-2019 dont la fin correspondra au 50e anniversaire de la Commission internationale de théologie.

Ottawa, le 8 décembre 2014

Références

Allen, Prudence (1985). The concept of woman. The Aristotelian Revolution 750 BC – AD 1250 [La conception de la femme. La révolution aristotélicienne 750 av. J.-C 1250 ap. J.-C]. Montréal : Eden Press.

Allen, Prudence (2002). The concept of woman : The Early Humanist Revolution (1250-1500) [La conception de la femme. La révolution humaniste edes années 125-1500]. Grand Rapids, Michigan : Wm. B. Eerdmans Publishing Company.

Allen, Prudence (à paraître). The concept of woman : Search for communion of persons, Vol. III : 1500-2010 [La conception de la femme. La poursuite de la communion des personnes. Vol. III : 1500-2010]. Grand Rapids, Michigan : Wm. B. Eerdmans Publishing).

Butler, Sara (2007). The Catholic priesthood and women: A guide to the teaching of the church [La prêtrise catholique et les femmes : Un guide pour l’enseignement de l’Église]. Chicago : Liturgy Training Publications.

Pape François (2014, 5 décembre). Udienza ai Membri della Commissione Teologica Internazionale [Audience de la Commission théologique internationale], . Bollettino, Bureau de presse du Saint-Siège, [en ligne]. [http://press.vatican.va/content/salastampa/en/bollettino/pubblico/2014/12/05/0922/01994.html] (9 décembre 2014)

Council of Major Superiors of Women Religious (2009). The foundation of religious life : Revisiting the vision [Le fondements de la vie religieuse. Revisiter le projet]. Notre Dame, Indiana : Ave Maria Press

Hallensleben, Barbara (1992). Theologie der Sendung im Ursprung bei Ignatius von Loyola und Mary Ward [Théologie de la mission et ses origines chez Ignace de Loyola et Mary Ward]. Université de Tübingen, Tübingen.

McQueen, Moira Mary (2011). Bioethics matters : A guide for concerned catholics. London : Burn & Oates [Questions de bioéthique. Un guide pour les catholiques concernés] (L’ouvrage original a été publié en 2009).

Rowland, Tracey (2008). Ratzinger’s Faith : The Theology of Pope Benedict XVI [La foi de Ratzinger. La théologie du pape Benoît XVI]. Oxford University Press.

Schlosser, Marianne (2007). Saint Bonaventure. La joie d’approcher Dieu (Traduit par Jacqueline Gréal). Paris : Les Éditions du Cerf.

Université Concordia (2010, septembre). P114 – Prudence Allen fonds. Dans Gestion des documents et des archives, [en ligne]. [http://archives.concordia.ca/fr/P114] (11 décembre 2014)

Ce contenu a été publié dans Le Vatican et les femmes par Élisabeth J. Lacelle. Mettez-le en favori avec son permalien.

A propos Élisabeth J. Lacelle

Détentrice d'un doctorat ès sciences religieuses de l'Université de Strasbourg, professeure émérite de l’Université d’Ottawa, Élisabeth Jeannine Lacelle (1930-2016), théologienne, a été consultante à la Conférence des évêques catholiques du Canada (1971 à 1984) et alors nommée présidente du Comité « ad hoc » sur le rôle de la femme dans l’Église (1982 à 1984). Cofondatrice du réseau Femmes et Ministères, elle fut une personne ressource pour la question des femmes et du christianisme.

3 réflexions au sujet de « Des théologiennes dans la Commission théologique internationale »

  1. Félicitations Élisabeth…. Très éclairant… Je me posais bien des questions sur le background de ces femmes choisies. Je comprends maintenant. Quoique la situation me semble déjà peu reluisante, je veux conserver espoir malgré tout. Sûrement que l’Esprit Saint sera de la partie. Louise Melanson

  2. A la lecture de votre présentation, je n’ai pas beaucoup d’espoir que ces théologiennes fassent avancer quoi que ce soit et en particulier les questionnements féministes et de genre. Elles ont plutôt le profil de théologiennes-collabos. Comment peut-on encore parler de « la » femme et de la complémentarité des femmes et des hommes. Non mais elles vivent sur quelle planète celles-là?

  3. Merci, chère Élisabeth,
    Je vous lis encore et encore, pour me garder vivante.
    Voici le message que j’envoyais à Annine Parent. Mon état d’âme devenu à la suite de tant d’années de déception…
    ______
    Je n’attends vraiment plus rien, ni d’ici ni de Rome, tous desdits détenteurs de l’Autorité divine. Un scandale parmi d’autres! Je me réfugie dans une certitude, la seule confirmée depuis des siècles: je suis fille de Dieu tout aussi et autant que tous ceux-là qui se reposent dans une argumentation sans fondement. Là en ce Dieu, Père et Mère tout à la fois, je me repose en toute espérance que Lui et Elle et tant d’autres frères et sœurs en notre humanité me reconnaissent d’autant mieux fille de l’Église que vraiment fille de la Terre, égale à quiconque sait reconnaitre sa véritable origine, vocation et destinée! Poussière sommes-nous tous et toutes sans exception et poussière nous retournerons tous et toutes sans exception!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *