Égalité fondamentale et partenariat intégral

André NaudOn me demande d’aborder une question précise : jusqu’où peut et doit aller le partenariat hommes-femmes dans l’Église si l’on veut parler de partenariat intégral? Autrement dit, on me demande à quelles conditions peut s’établir dans l’Église un partenariat qui respecte l’égalité fondamentale des hommes et des femmes.

À cette question, il existe deux réponses. Les uns soutiennent que cette égalité fondamentale peut être respectée même si les femmes n’ont pas accès à l’ordination sacerdotale. Rome est de ce côté. D’autres estiment que l’égalité fondamentale ne peut être respectée que si l’on reconnaît la légitimité de l’accès des femmes au sacerdoce ministériel. Je suis de ce côté. Je vais d’abord dire pourquoi je le suis. Ensuite, je dirai pourquoi, même après les récents documents romains, j’estime pouvoir et même devoir dire en public, comme croyant et comme théologien, que je le suis.

La conviction qui est mienne est donc la suivante : le monde des femmes en général et le monde des croyantes en particulier ne peuvent être aujourd’hui pleinement respectés que si la possibilité de l’accès des femmes aux ministères ordonnés est une affaire entendue et considérée comme allant de soi.

J’insiste sur le mot « aujourd’hui ». En premier lieu, parce que je n’ai aucunement le goût de faire le procès des comportements passés. Y compris dans l’Église, on découvre tout progressivement il a fallu près de vingt siècles pour qu’on découvre le caractère fondamentalement immoral de l’esclavage et l’on sait que saint Paul lui-même ne savait pas se rebeller contre cette institution ; il a fallu vingt siècles pour qu’on affirme avec clarté et générosité les exigences de la liberté religieuse dans les relations entre l’Église et l’État[1] ; il a fallu vingt siècles pour qu’à la faveur d’un élargissement des horizons géographiques et psychologiques, on formule un peu plus correctement, à l’occasion du Concile Vatican Il, la doctrine de la nécessité de l’appartenance à l’Église pour le salut[2] . De la même manière, il aura fallu vingt siècles pour qu’on découvre les exigences concrètes de l’égalité des hommes et des femmes dans l’Église. Les choses sont ainsi et les progrès dans les affaires humaines vont à ce rythme. Si j’insiste sur le mot « aujourd’hui », c’est également que nous avons aujourd’hui une conscience toute nouvelle des exigences de l’égale dignité des femmes. Jean XXIII a parlé de l’émergence de cette conscience nouvelle comme d’un signe des temps[3] . Cette conscience s’exprime dans l’affirmation très ferme qu’on ne doit pas faire de discrimination en raison du sexe, excepté quand cette discrimination est parfaitement et manifestement fondée. Telle est la principale requête de ce signe des temps.

Pour exclure les femmes des ministères ordonnés il faudrait donc des raisons théologiques parfaitement et pleinement convaincantes. Or, des raisons théologiques parfaitement et pleinement convaincantes, je n’en ai pas trouvé, ni dans les documents officiels de l’Église, ni ailleurs. Beaucoup d’autres que moi n’en ont pas trouvé non plus. Compte tenu du temps qui m’est accordé, je ne pourrais exposer ici en détail toutes les résistances que j’éprouve devant chacun des raisonnements qu’on trouve dans les documents émanant de Rome sur notre sujet depuis quelques années.

Est-ce d’ailleurs nécessaire? Un comité de la Société américaine de théologie catholique (CTSA) a déjà largement fait le travail et je serais prêt à signer le document provisoire que cette société a récemment envoyé à chacun de ses membres[4] . J’y trouve à peu près toutes les réflexions que je me faisais à moi-même et que j’accumulais depuis vingt ans. Je signale simplement ici quelques-unes de ces réflexions, par mode d’illustration.

Du temps des Apôtres, on était tout naturellement et tout tranquillement imbu de préjugés sexistes, comme en témoignent avec éloquence deux textes de saint Paul rappelés par la CTSA (1 Co 14,34-35 ; 1 Tm 2,11-15[5] . Des préjugés plus ou moins de même nature se retrouvent par la suite tout au long de l’histoire de l’Église. Le signe des temps dont parlait Jean XXIII n’était pas apparu dans ces temps-là.

On insiste beaucoup sur le caractère décisif, pour notre question comportement de Jésus. La question qu’il faut se poser concernant Jésus est la suivante : quelle serait sa pensée s’il vivait l’hui et s’il se posait la question que nous nous posons, avec concience qu’on a de nos jours des exigences de l’égale dignité des femmes? Pour le dire avec franchise, ce qui m’attriste le plus dans la décision plus ou moins définitive qu’on semble vouloir prendre, c’ est le préjudice qu’on s’apprête à porter à la mémoire de Jésus, l’être le plus généreux qui soit, quand on estime qu’il approuverait aujourd’hui les préjugés séculaires dont nous n’arriivons pas à nous débarrasser.

Pour terminer cette première partie de mon exposé, j’ajouterai une réflexion qui est encore trop absente du document de la CTSA.  Dans l’Église, les ministères fondés sur l’ordination sacerdotale lieu d’exercice de l’autorité, notamment en matière d’enseignement et de doctrine. C’est pourquoi, quoi qu’on dise et quoi fasse, bannir les femmes de ce lieu, seulement parce qu’elles sont femmes, comportera toujours qu’on enferme toutes ces dernières, parce que femmes, dans un statut d’infériorité. Dans ces conditions, parler d’égalité fondamentale paraît et paraîtra toujours n’être que « belles paroles creuses ».

D’aucuns pourraient s’étonner de m’entendre exprimer les convictions dont je viens de vous faire part. Ils pourraient dire : mais tout de même! le Magistère ne s’est-il pas récemment exprimé avec clarté et même avec force sur cette question? Les théologiens n’ont-ils pas le devoir d’accepter l’enseignement qui vient d’être donné.

Je m’exprime sur notre sujet avec la liberté que l’on a pu constater pour un ensemble de raisons qui constituent une sorte de tout.  D’une part, j’estime qu’on peut légitimement penser que ce qu’on trouve dans les documents romains des dernières années ne constitue pas un enseignement infaillible. D’autre part, à la suite du défunt cardinal Frings dont j’ai rappelé la pensée dans un livre récent[6] , j’estime que si, comme règle très générale, on doit son assentiment à un enseignement non infaillible du Magistère il  peut se présenter des cas où l’on puisse légitimement exprimer un dissentiment, à condition qu’on ait des raisons graves de de faire.  Enfin, j’estime que de telles raisons graves existent dans le cas qui nous occupe.

Que l’enseignement récent des documents romains ne infaillible est pour moi assez évident. La Lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis de mai 1994 n’est pas un enseignement  ex-cathedra, de l’aveu du cardinal Ratzinger lui-même[7] . La Réponse d’octobre 1995, de la Congrégation pour la doctrine de la foi[8] affirmant que l’infaillibilité du Magistère a été engagée sur cette question n’est pas non plus, à l’évidence, un enseignement infaillible: chacun sait que la Congrégation ne jouit pas du privilège de l’infaillibilité. D’un autre côté, cette vue exprimée  la Congrégation est loin d’être évidente, comme l’a bien montré le P. Francis Sullivan[9] : il n’est pas sûr, loin de là, que les évêques du monde entier aient voulu engager l’infaillibilité de l’Église sur cette question, de manière qu’il n’est pas sûr que soit réalisés la condition exprimée à Vatican II pour que s’exerce l’infaillibilité magistère ordinaire des évêques dispersés. Enfin, les bases théologiques d’un enseignement infaillible sur la question qui nous occupe semblent pas réunies, comme le montre, entre autres, le document de travail préparé par la CTSA. Tout cela suffit pour qu’on invoque ici le judicieux canon 149 (3) du Code de droit  canonique: «Aucune doctrine ne doit être considérée comme définie d’une façon infaillible, à moins que ce ne soit manifeste ».  La conclusion de tout cela, c’est qu’on peut et même qu’on doit accueillir les enseignements récents du magistère romain sur notre question comme des enseignements non infaillibles, même si le mot «infaillible » a été employé dans la Réponse de la Congrégation de la doctrine de la foi.

Pour exprimer un dissentiment en regard d’un enseignement non infaillible, il faut des raisons graves, soulignant le cardinal Frings[10] . Dans le cas qui nous occupe, les raisons graves se ramènent à la gravité de la question elle-même. Celle-ci concerne la dignité fondamentale des femmes. Elle concerne la moitié de l’Église. Elle concerne la possibilité d’un apport plénier des femmes à la vie de l’Église et surtout aux décisions qui engagent sa pensée. Elle concerne la crédibilité de l’Église lorsqu’elle parle du respect de cette moitié de l’humanité. Elle concerne d’une manière tout à fait centrale l’anthropologie chrétienne. Elle concerne l’intégration au coeur de la pensée chrétienne et de la pratique de l’Église de l’une des plus importantes préoccupations de ce temps en matière de justice. Elle concerne le respect de la mémoire de Jésus quand nous essayons de discerner ce qu’il penserait ou ferait aujourd’hui. Elle concerne la manière dont se prennent, dans l’Église, les décisions concernant les femmes, et même la manière dont se prennent les décisions en général.

Voilà beaucoup de raisons graves. C’est bien assez pour qu’un théologien assume la juste liberté qui est sienne, exprime tranquillement sa pensée et formule deux souhaits : celui qu’on n’aille pas plus avant dans l’affirmation qu’il s’agirait d’un enseignement définitif, c’est-à-dire : absolument péremptoire, engageant l’infaillibilité de l’Église et réclamant l’adhésion inconditionnelle de tous les catholiques; celui que les autorités de l’Église acceptent qu’on continue d’étudier cette grande question sous tous ses aspects et en considérant toutes les hypothèses.


Notes

[1] Cf. J. Robert Dionne, The Papacy and the Church. A Study of Praxis and Reception in Ecumenical Perspective, N.Y., Philosophical Library, 1987, p. 125-195.

[2] Cf. Francis A. Sullivan, s.j., Salvation Outside the Church? Tracing the History of the Catholic Response, N.Y., Paulist Press, 1992.

[3] Cf. Pacem in terris n° 15, AAS (1963), p. 267-268; Gaudium et Spes, n° 9.

[4] « Tradition and Ordination : A question of Criteria », Draft Catholic Theological Society of America Study Paper, dans Origins, 27 juin 1996, p. 90-94.

[5] « Comme cela se fait dans toutes les églises des saints. que les femmes se taisent dans les assemblées : elles n’ont pas la permission de parler, elles doivent rester soumises, comme dit aussi la loi. Si elles désirent s’instruire sur quelque détail, qu’elles interrogent leur mari à la maison. Il n’est pas convenable qu’une femme parle dans les assemblées. » (1 Co 14,34-35).

« Pendant l’instruction la femme doit garder le silence, en toute soumission. Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme. Qu’elle se tienne donc en silence. C’est. Adam, en effet, qui fut formé le premier. Ève ensuite. Et ce n’est pas Adam qui fut séduit, mais c’est la femme qui, séduite, tomba dans la transgression.  Cependant, elle sera sauvée par sa maternité, à condition de persévérer dans la foi, la sainteté, avec modestie. » (1 Tm 2,11-15).

[6] Un aggiornamento et son éclipse. La liberté de penser dans la foi et dans l’Église, à Vatican Il et aujourd’hui, Montréal, Fides, 1996, p. 24-27.

[7] Cf. La Documentation catholique, 3 juillet 1994, 611-615.

[8] Cf. La Documentation catholique, 17 décembre 1995, 1079-1081.

[9] Cf. « Room for Doubt ». The Tablet, 23-30 décembre 1995.

[10] Cf. Acta et documenta concilio oecumenico Vaticano II amparando,II, Pars 1V, 638-639.


Tiré de Pleins feux sur le partenariat en Église ; Actes du symposium ; Le partenariat hommes et femmes en Église (1997), (p. 197-202). Montréal : Éditions Paulines et reproduit avec les permissions requises.

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A propos André Naud

André Naud (1925-2002) est théologien, philosophe et professeur. Prêtre de Saint-Sulpice, il complète un doctorat en théologie à Rome et enseigne 2 ans au Japon. Il est remarqué à titre de théologien sous l’épiscopat de Paul-Émile Léger dans les années 1960. L’essentiel de son oeuvre porte sur l’intelligence de la foi, la liberté de croire, la liberté de penser dans l’Église. 

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