Le symposium au miroir des observateurs

Yvonne BergeronIl convient tout d’abord de remercier les responsables qui ont organisé ce symposium et qui ont présidé à son déroulement. Ce fut un lieu de parole libre. Ce fut un lieu de recherche éclairante en sciences humaines et en théologie. Sur un sujet vital, tant pour la société que pour l’Église : la mutualité homme-femme, ce qu’on appelle aujourd’hui d’un mot devenu un peu passe-partout mais qui dit bien une aspiration profonde de notre temps, le partenariat.

Ce sujet inclut un volet difficile et douloureux. En tout cas, très largement perçu comme tel. Celui de la place des femmes en Église. Pour dire cette réalité, nous avons utilisé des mots parfois savants et le langage des approches dites scientifiques. Nous avons vu défiler successivement ce que l’histoire, l’anthropologie, l’exégèse, la sociologie, la théologie ont charrié au sujet de la place des femmes au cours des siècles. Ces interventions furent comme autant de rivières apportant leurs alluvions, leurs eaux troubles, leurs gravats. Des mots sont revenus fréquemment : infériorité, sujétion, domination, revendication d’égalité… Des mots répétés depuis des siècles et des siècles. Des mots à rendre triste, à mettre mal à l’aise. Soupçonne-t-on assez la souffrance qu’ils recouvrent? Tout cela fait mal à entendre, à voir, à lire. À donner la peur que ça continue… À donner la peur que ça reprenne…

Avant même de noter les points communs qui se dégagent de ce symposium, il convient que tous et toutes nous restions un temps muets, silencieux, comme interdits, devant ce fait massif et déchirant de la séculaire inégalité de traitement des femmes. Nous en avons noté à plusieurs reprises le poids culturel. Peut-être n’avons-nous pas mesuré suffisamment son lourd poids affectif. Comme il doit être dur pour des oreilles féminines d’entendre ainsi deviser pendant trois jours sur tout ce que l’histoire a charroyé à leur sujet! Et, de leur côté, les hommes sont-ils assez partenaires pour sentir cette douleur?

Tout au long de la session, nous avons vu des consensus émerger, des pistes d’avenir se dégager et quelques impasses se pointer. Sans ajouter un long développement, nous croyons important de revenir sur ces éléments dans le but d’alimenter ou de relancer les débats.

Des consensus assez évidents

Au nombre des consensus figure d’abord la nécessité du changement. Exprimée par plusieurs en des termes non équivoques de vie ou de mort, la nécessité se double d’une urgence pour l’Église. Traduite par d’autres dans un vocabulaire qui évoque davantage la « stratégie des petits pas », l’exigence du changement se fait pressante du début à la fin.  Pouvions-nous en attendre moins ? Sûrement pas s’il est vrai – comme nous en portons la conviction – que le partenariat intégral entre les femmes et les hommes demeure une « poussée majeure » de Jésus-Christ, un signe d’inculturation que l’Église ne saurait ignorer sans trahison. Créés partenaires en humanité, les femmes et les hommes voient leur dignité et leur égalité authentifiées par le Ressuscité. Cette bonne nouvelle questionne les rapports de suprématie masculine canonisée au cours des temps et elle devient un projet à réaliser pour qu’advienne l’humanité transformée. Aussi, opérer des changements relève à la fois de la justice, de la crédibilité de l’institution ecclésiale, des motifs d’ordre théologique et de la fidélité à l’Évangile.

Comme deuxième consensus, il faut nommer la conscience de la complexité de la question. Parler de partenariat intégral entre les femmes et les hommes dans l’Église oblige à prendre en compte l’histoire et la culture puisque c’est au cœur de la vie que la Parole de Dieu devient vivante et que les vraies transformations sont provoquées. Il ne s’agit pas ici d’être à la remorque du monde contemporain, mais bien plutôt de réentendre et de réinterpréter la Parole à partir d’aujourd’hui. Tendre vers ce partenariat implique également une révision en profondeur de l’anthropologie sous-jacente aux décisions romaines et de la place accordée à la mission des personnes baptisées dans l’Église. Enfin décider de vivre des relations partenariales exige une remise en cause de l’ordre traditionnel en renouvelant non seulement le discours théologique sur les ministères (en lien avec les théologies de l’appel et de la mission), mais aussi l’ecclésiologie de communion, les rapports création/eschatologie, la question de la représentation du Christ et de l’Église… Bref cela nous conduit à revisiter notre héritage en ramenant à l’attention des communautés et de l’Église entière des réalités oubliées ou ignorées de notre histoire chrétienne.

Un troisième consensus est apparu : la possibilité et la nécessité de continuer de parler de l’accès des femmes au ministère ordonné. Le Symposium a notamment servi à bien éclairer le sens et la portée qu’il convient de donner à la lettre du pape Jean-Paul II sur l’ordination exclusivement réservée aux hommes, Ordinatio sacerdotalis (22 mai 1994), et à la Réponse de la Congrégation pour la doctrine de la foi sur le même sujet, parue le 28 octobre 1995. Nous pouvons spécialement nous appuyer sur l’examen minutieux de cette question qui a été présentée au cours de la rencontre par le théologien André Naud, et aussi sur l’analyse très fouillée, respectueuse et courageuse, qu’il a faite dans son livre récent intitulé Un aggiornamento et son éclipse. La liberté de la pensée dans la foi et dans l’Église (Fides, 1996).

Il est possible et légitime de continuer de parler de cette question entre chrétiens et chrétiennes, et de continuer d’en parler avec nos évêques. Sans effronterie et sans esquive. Parmi les raisons graves qui nous autorisent à ce faire et qu’a soulignées André Naud, il faut relever les deux suivantes. Tout d’abord la justice due aux femmes puisque nombre d’entre elles nous disent, en conscience, qu’elles perçoivent et vivent cette exclusion comme une réelle discrimination et une injustice. Et aussi la justice due à la mémoire de Jésus : cette mémoire serait en effet gravement ternie si lui, qui n’a cessé de le lutter contre toute forme d’exclusion, devenait aujourd’hui la cause même de l’exclusion.

Comment continuer d’approfondir la question dans le contexte présent? Il importe avant tout de préserver l’espace de dialogue qui a été aménagé dans l’Église québécoise et canadienne, depuis une dizaine d’années, sur l’ensemble de la question du partenariat homme-femme aussi bien dans la communauté civile que dans la communauté ecclésiale. Il y a là une manière de faire propre à notre Église locale, une pratique du dialogue qu’il faut maintenir Cette pratique s’est révélée précieuse, elle a maintenu des ponts ; il serait tragique de la rompre subitement.

Il convient aussi de gérer le présent de notre vie ecclésiale avec discernement : sans chercher à le brusquer, ce qui provoquerait des durcissements et des blocages supplémentaires ; sans le fermer non plus, c’est-à-dire sans aller plus loin, au sein de notre Église locale, dans le sens d’une pression pour souligner un enseignement définitif exigeant l’adhésion de tous et toutes.

Des pistes d’avenir à explorer

Pour faire advenir le partenariat intégral entre les femmes et les hommes dans l’Église, il importe de distinguer où se situent les résistances. Nous identifions ici des obstacles à six niveaux particuliers et nous indiquons quelques orientations susceptibles de conduire à des changements réels.

Gérer nos antécédents affectifs

Nous avons toutes et tous des antécédents affectifs à conscientiser et à gérer : relations parentales, vécu familial. images et stéréotypes, malaises et peurs, prêts-à-penser tenaces et nourris par l’inconscient collectif… Or ces résistances sont souvent occultées dans les pratiques ecclésiales. Pourtant elles sont profondes et, nous le savons, les arguments raisonnables, malgré leur poids et leur éloquence, ne peuvent souvent pas grand-chose contre l’insécurité et la peur. Aussi demeure le besoin de nous libérer de tout ce qui nous enferme dans des schémas sclérosants et aliénants.

Si, pour y arriver, la patience et le temps s’avèrent de précieux atouts, le changement en profondeur exige néanmoins certaines conditions qui se traduisent par des attitudes et des comportements. En voici quelques-unes : favoriser le dialogue par le respect de l’autre dans son identité et sa complexité; éviter de crisper le rapport homme-femme sur « la » différence sexuelle en négligeant les autres différences[1] : accueillir et considérer les femmes (et les hommes) comme des personnes d’abord; clarifier les symboles féminins et combler les lacunes d’une éducation déficiente; instaurer des pratiques nouvelles qui permettent de reformuler les évidences et de secouer les lassitudes ; soutenir les personnes dans ce processus libérateur et savoir entretenir l’humour.

La liste pourrait s’allonger. Chose certaine, comme Église, nous avons avantage à ne pas ignorer ou refouler sous le tapis de l’inconscience les multiples résistances qu’il est possible d’identifier à cet égard. D’ailleurs, l’Église ne perdra-t-elle pas une bonne partie de sa peur de l’égalité homme-femme le jour où elle aura consenti à son identité en intégrant sa propre féminité?

Vérifier les rouages du fonctionnement partenarial

C’est généralement dans ce domaine que les obstacles sont le plus rapidement et le plus facilement observés. Toute une gamme de résistances logent à cette enseigne : incompréhensions, tensions, conflits, rapports de domination subordination, luttes de pouvoir… Comment, par exemple, un fonctionnement axé sur le rôle du clergé peut-il favoriser un réel partenariat avec des laïques et particulièrement avec des femmes? Réalité à la fois fondamentale et complexe, le partenariat implique une relation d’égalité qui s’enracine dans le respect des différences. Nier celles-ci ou les grossir rend impossible la relation vraie.

À cet effet, il importe de nous méfier de l’argument de spécificité fréquemment arboré dans le discours officiel de l’Église où la femme est magnifiée, sublimée, admirée. Si la recherche de spécificité reste légitime, elle devient une stratégie de défense d’une idéologie quand elle survalorise les différences. Et dans l’Église, il existe une forme d’exaltation des vertus et des charismes dits féminins qui paraît destinée à marginaliser les femmes, à les maintenir dans des rôles traditionnels d’assistance, d’éducation, de services et à légitimer leur exclusion des véritables instances décisionnelles. Comme il reste large le fossé creusé entre les enseignements de l’Église concernant la dignité féminine et le peu d’importance accordée à l’opinion, à la parole, à la pratique des femmes !

Aussi, pour éviter la domination d’un sexe sur l’autre, il faut changer la logique en instaurant concrètement dans nos pratiques quotidiennes des rapports de partenariat. Or ceux-ci continueront de s’avérer impossibles aussi longtemps que le masculin, se prenant pour le prototype, restera aliénant et aliéné. Refusant ce modèle relationnel androcentrique (encore très présent dans la pratique de l’Église et dans son discours de complémentarité où la femme est relative à l’homme, les rapports de partenariat parlent essentiellement d’égalité dans la mutualité ou la réciprocité.

Avoir le courage des changements structurels

De plus en plus les croyantes et les croyants poussent l’analyse des résistances jusqu’au plan des structures. Et c’est heureux. Car s’en tenir aux deux approches précédentes risque de laisser croire que le blocage essentiel vient de l’absence de conscience ou du manque de vertus des personnes. Or la sainteté personnelle en elle-même ne suffit pas pour opérer des changements structurels. De plus, cela peut facilement conduire à individualiser les questions plutôt qu’à les situer dans l’ensemble du réseau ecclésial. Aussi, toucher au système devient un impératif :

Il y a urgence avant qu’il ne soit trop tard; plus les choses tarderont à évoluer dans la structure ecclésiale, plus la violence des femmes sera grande et réduite la possibilité de mutuellement se comprendre, chacun/e dans ses difficultés, ses souffrances, mais également ses espoirs. Nous ne sommes pas a priori responsables de la situation dans laquelle l’histoire nous a placés; en revanche, il nous appartient de tout faire pour léguer à celles et ceux qui viendront après nous une histoire un peu moins injuste – s’il se peut. Et l’Église a elle aussi une histoire, et partant, un devenir[2]

Tout changement véritable et effectif doit rejoindre les structures. Conscients et conscientes de la fragilité des acquis qui ne s’inscrivent pas dans de nouveaux mécanismes, nous devons éviter de confondre les signes du partenariat avec son avènement. La somme des petites victoires, malgré sa très grande importance, n’assure pas la venue des changements systémiques.

Par ailleurs, pour que le principe d’égalité homme-femme prenne corps dans l’organisation de l’Église jusqu’aux fonctions ministérielles, il faut cesser de confondre la «constitution divine» de l’institution ecclésiale avec ses modes de réalisation historiques. Il faut mettre au clair ce qui appartient à des considérations anthropologiques dépassées, des normes conjoncturelles, des mesures disciplinaires présentées comme fondamentales, des pratiques ecclésiales « canonisées » et ce qui relève de la foi au Ressuscité. Il faut savoir rompre avec des rôles traditionnels et inventer des modèles capables de traduire la relation partenariale. Pousser le plus loin ce qui est possible et nous rappeler que la déviance peut aussi conduire au changement organisationnel. Évidemment ces transformations seront véritablement crédibles quand elles s’inscriront dans le cadre juridique du Code de droit canonique. Alors disparaîtra le vice institutionnel qui maintient l’inégalité homme-femme et laisse perdurer le statut d’infériorité des femmes, piégeant fondamentalement la réalité du partenariat.

Refaire ensemble les jour du pouvoir

Le partenariat homme-femme ne deviendra réalité que si nous consentons à refaire ensemble les jeux du pouvoir. Jusqu’à maintenant, la culture du pouvoir est propre aux hommes d’Église: ils en établissent les cadres du partage, la façon de l’exercer et les lois de transmission. Or, les relations partenariales entraînent un assouplissement des rôles et montrent leur interchangeabilité, les mêmes fonctions étant remplies par des femmes et par des hommes selon des façons et des caractéristiques spécifiques aux unes et aux autres. Cela conduit à de nouveaux équilibres qui remettent en cause l’organisation pyramidale centralisée, la conception et l’exercice du pouvoir. Redéfini en référence à l’Évangile, le pouvoir n’a rien à voir avec un privilège personnel impartageable ou avec la mainmise d’un groupe entraînant chez d’autres l’absence de participation, la perte d’autonomie, de dignité et de liberté. Au contraire. Pour tous les baptisés (femmes et hommes), le pouvoir est relatif à la mission ecclésiale et, comme elle, il vient de l’Esprit. Rendant possible l’affirmation de soi comme croyant et croyante, il ouvre un espace d’intervention et il renvoie chaque être humain à ses propres capacités, à ses projets, à ses fonctions. Compris dans son rapport à la communauté, le pouvoir se partage, privilégiant la collaboration et surtout le consensus. Source de prise en charge et dynamisme de communion, il libère les originalités et la créativité pour le service de la mission.

Questionner le discours officiel de l’institution

S’il est un domaine où les résistances s’avèrent fortes et tenaces en regard du partenariat intégral, c’est bien celui des justifications théologiques. Pour légitimer le système en place, le discours officiel reprend les théories soigneusement élaborées et les explications subtiles que des générations de chrétiens et de chrétiennes ont intériorisées.

Encore assujetties à une exégèse masculinisante[3], à une compréhension fixiste de la Tradition et à une conception ambiguë de la nature humaine, ces justifications tentent de concilier les inconciliables, c’est-à-dire l’exigence évangélique de l’égalité des humains et les pratiques ecclésiales discriminatoires à l’endroit des femmes. Il s’agit en effet d’arguments fort discutables dont le principal concerne le «choix des Douze[4] », les autres étant plutôt complémentaires et explicatifs.

Or, c’est au nom même de la pratique libératrice de Jésus, au nom de la souveraine liberté de l’Esprit, que ces arguments doivent être mis en lumière (révélés), réfutés et désarticulés comme cela fut d’ailleurs fait, une fois encore, au cours du symposium.

Comment en effet l’Esprit du Ressuscité pourrait-il être lié par tel geste du passé, tel fait accompli, tel choix relatif à la conjoncture d’un temps et d’une culture ? Nous devons éviter de rendre le Christ responsable de nos propres décisions. Et donc responsable de l’exclusion des femmes de certaines fonctions ministérielles. Ce qui est normatif pour les croyants et les croyantes, rappelons-le, c’est l’attitude fondamentale de Jésus, c’est essentiellement l’héritage qu’il a laissé pour que l’humanité parvienne à sa plénitude. Aussi la question de la condition des femmes dans l’Église, la question de leur accession au ministère ordonné, ne trouvera pas sa réponse en allant chercher des modèles précis dans le Nouveau Testament ou ailleurs. Cela nous renvoie à toute l’herméneutique que nous privilégions. Ultimement, cela nous renvoie à l’accueil de l’Esprit du Vivant qui invite aujourd’hui son Église à entrer dans la vérité et la liberté. Plutôt qu’à demeurer «en ce temps-là», la Parole nous conduit à exprimer de nouvelles possibilités, humaines et divines, en notre temps.

Privilégier des zones de changement

Les résistances, nous le savons, se font sentir en diverses zones de la vie de l’Église. Comme pistes d’avenir, nous indiquons trois zones de changement à privilégier : le service du monde au nom de l’Évangile, la vie des communautés et le leadership ecclésial.

Tout au long du symposium, des personnes, à titre d’expertes ou de participantes, ont insisté sur une mutation du rapport homme-femme non pas d’abord pour une interface intra-ecclésiale plus harmonieuse, mais avant tout pour le service du monde au nom de l’Évangile. C’est la mission, a-t-on dit et redit, qui commande en premier lieu la redéfinition du rapport homme-femme. On trouve un bel exemple de cette priorité donnée à la mission dans l’opération « violence en héritage », qui a été conduite par le Réseau des répondantes diocésaines à la condition des femmes et qui visait à sensibiliser les gens au drame trop fréquent et encore souvent caché de la violence faite aux femmes. En étant ainsi présents et présentes sur les chantiers où les humains se construisent, ou se détruisent, nous découvrirons mieux les modes et les pratiques d’une mutualité féconde entre les hommes et les femmes. Ces projets de service au monde, dans lesquels les croyants et les croyantes s’investissent au nom de l’Évangile avec leurs concitoyens et leurs concitoyennes, permettent aux uns et aux autres de faire des apprentissages précieux comme, par exemple, la découverte des avancées et des retards de la mutualité dans les divers réseaux de la vie sociale, ainsi que les divers modes d’exercice de l’autorité et du partage des rôles entre hommes et femmes. Il arrive aussi que ces expériences de collaboration dans les secteurs d’activité dite profane conduisent à redécouvrir, déjà présent dans notre Église, un esprit de convivialité et de communion parfois sous-estimé. On ne va jamais chercher trop loin le plaisir de rentrer chez soi.

Dans la vie des communautés croyantes, il convient d’explorer et d’exploiter toutes les avenues qui ouvrent à la réciprocité homme-femme. Citons les chantiers de l’interprétation de la Parole et du commentaire sur les Écritures. À ce jour, les essais de lecture féministe de la Parole sont plutôt demeurés le fait de très petits groupes. Ces essais sont à poursuivre, à diffuser et à faire progresser dans le sens d’une authentique mutualité homme-femme. Citons encore le chantier des sacrements, notamment du baptême et de l’eucharistie, deux sacrements où la transmission de la foi et de la vie appelle une profonde mutualité. Nommons enfin le domaine de la charité et de la justice, où les points de vue féminin et masculin peuvent manifestement se combiner et se renforcer.

Il y a une troisième zone où les changements peuvent et doivent se poursuivre, celle de l’animation des communautés et du leadership ecclésial. Pour que le partenariat entre hommes et femmes en Église soit pris au sérieux, redisons-le, de nouvelles figures ecclésiales sont à faire apparaître dans la prise en charge des communautés, ainsi qu’aux divers lieux et dans les divers organismes où se prennent les décisions, à tous les niveaux : local, diocésain, national, international. Pour ce faire, on doit tirer pleinement parti des possibilités qu’offrent déjà le Code de droit canonique et la tradition. Mais cela sera insuffisant. Il faudra, sur la voie de l’innovation, se laisser inspirer et guider par la vision en partie neuve de la mutualité homme-femme.

Ainsi donc, c’est à partir de la mission ecclésiale, de la vocation des baptisés (hommes et femmes)  et de leurs pratiques pastorales actuelles que la théologie des ministères doit être renouvelée et que le partenariat doit être vécu et pensé. La recherche devra élargir encore ses perspectives en écoutant davantage ce qui vient des autres Églises. Nous enfermer sur nos propres vues ne serait-il pas un signe de profonde suffisance et un grave manque de foi en l’Esprit? Enfin, évoquer des pistes d’avenir, c’est réaffirmer l’obligation de prendre en compte les nouvelles études sur ces questions, l’importance de consolider les alliances déjà existantes et d’en créer d’autres, spécialement en regard des questions relatives au ministère ordonné. Avec audace, multiplier les lieux de pratiques alternatives qui donnent ses chances à l’espérance.

Des impasses à éviter

Au regard attentif n’échappe pas que certaines réalités se présentent comme des impasses. Nous en relevons quelques-unes dans l’espoir que le dialogue rebondisse. Et que tombent des barrières.

La tentation de l’impatience

Ce symposium rassemblait un bon nombre de chrétiens et de chrétiennes « fatigués ». Fatigués de parler et de débattre de cette question du partenariat homme-femme. Un peu comme dans l’interminable débat constitutionnel canadien, il arrive que des gens, déçus de voir les changements sans cesse reportés, se déclarent des fédéralistes ou des souverainistes « fatigués ». Il y a ainsi des chrétiens et des chrétiennes fatigués et las d’un débat qui n’en finit plus et qui, loin de progresser, semble plutôt stagner ou même régresser.

On peut comprendre la tentation de l’impatience de voir changer les choses. Que ça aille plus vite! demandent plus d’un. « Nous venons de loin, disait un participant, mais nous n’avons pas envie de piétiner indéfiniment .» « Je veux voir l’égalité homme-femme… avant la Parousie », disait une autre. Fatigués, oui. Désireux d’avancer, oui. Décidés à le faire, oui. Mais souhaitons que ce soit avec la patience de ceux et celles qui croient que rien, ni le passé, ni le présent, ni les pouvoirs ne peuvent arrêter la puissance irradiante et transformante du Ressuscité.

Il faut bien sûr se méfier de notre mentalité nord-américaine portée sur le pragmatisme et l’empirisme. L’impatience conduit souvent à la solution rapide, le quick fix comme disent les Américains, c’est-à-dire la solution plaquée qui ne dure pas. Ce qui n’est pas profondément inscrit dans une culture, dans la lente évolution des mentalités et des groupes, ne résiste pas à l’épreuve du temps. Il suffit de regarder ce qui arrive présentement aux acquis sociaux de la Révolution tranquille ou de l’État providence.

Certes, l’impatience est compréhensible mais, à l’évidence, nous sommes devant un fait nouveau. Les travaux de ce symposium ont montré que poser la réalité du partenariat homme-femme, c’est ouvrir une fenêtre, jusqu’à récemment inconnue, pour regarder sous un angle neuf la condition féminine et la condition masculine, ainsi que la possibilité de l’accès des femmes au ministère ordonné. Cela fait à peine vingt ans que la question est agitée.  Or, aux yeux des historiens, des historiennes et des anthropologues, vingt ans c’est comme un jour dès qu’il s’agit de changement culturel.

Il y a aussi des évêques « fatigués » d’une collégialité et d’une synodalité qu’on arrive mal à articuler. Pas nécessaire d’avoir été dans les coulisses du pouvoir pour pressentir que, derrière la solidarité ministérielle et la solidarité épiscopale -solidarité nécessaire, aussi bien dans le gouvernement civil que dans l’Église-, derrière également la discrétion qui sied aux responsables, les messages passent et le malaise s’exprime… même si ce n’est pas à haute voix, même si on en voit peu ou pas l’effet.  Pourquoi continuer? Pourquoi même rester dans l’Église? se demandent certains chrétiens et chrétiennes. Parce qu’il y va de l’avenir de la foi en ce pays, et de la crédibilité du message chrétien aux yeux des générations présentes et futures.

Par ailleurs, aux résistances et aux lenteurs des autorités s’ajoutent les hésitations et les ambiguïtés au sein du peuple chrétien lui-même. Car, nous le soulignons plus loin, il n’y a pas d’unanimité au sein du peuple chrétien à ce sujet. Pourquoi penser que dans le cheminement du peuple de Dieu nous serions à l’abri des retards et des détours de l’histoire? Il ne nous a pas été promis que nous aurions une nuée lumineuse la nuit et une nuée protectrice le jour…

En ce qui concerne l’avenir de cette question, il importe de garder l’espérance sans naïveté ni passivité. Attendre donc, mais activement. Pendant combien de temps’? Nul ne le sait. Mieux vaut se préparer à la longue attente: elle prévient de la déception et permet parfois d’être surpris par l’Esprit plus tôt que prévu. Un journaliste demandait un jour à une compagne de lutte de Nelson Mandela, au temps où ce dernier était en prison et alors que le pouvoir blanc sud-africain ne donnait aucun signe de dégel : « Mais verrez-vous l’égalité un jour? » La femme répondit : « Si je ne la vois pas de mes yeux, mes fils la verront. » « Et si vos fils ne la voient pas? » objecte le journaliste. «Ce sont mes petits-fils qui la verront» répondit la femme, avec l’entêtement typique de l’espérance.

Le double discours sur l’égalité

Ce qu’il faut ici questionner, c’est le glissement qui s’opère constamment dans le discours de l’Église concernant l’égalité homme-femme. Ainsi le texte de Galates 3,28[5], qui se présente comme un langage universaliste, est limité dans ses effets par un autre langage, de telle sorte qu’on ne tire pas du discours universaliste les conséquences institutionnelles qui pourraient et devraient en découler. Comme le souligne avec justesse Christian Duquoc, ce langage

est limité […] par celui de la symbolique hiérarchique justifiant, notamment, de par leur insertion biocosmique, une place originale pour les femmes. Cette place originale a une sanction: elles sont exclues de toute participation à la gérance ecclésiastique. Mais les évêques qui parlent ainsi précisent aussitôt que ce double jeu de langage ne s’applique pas à l’extérieur de l’Église. Seul s’y applique légitimement celui de l’universalité[6].

Et cette contradiction est gérée par l’autorité de la façon suivante: d’une part, la dignité et l’égalité sont associées à la sainteté et non au partage du pouvoir et, d’autre part, les ministères correspondent à un appel (non pas à un droit) dont le cadre est l’expression de la volonté de Dieu. Mais, faut-il le redire, le discours ecclésial explicatif ne réussit pas à exorciser les effets pervers d’une telle contradiction. Qui oserait croire en un Dieu qui consacrerait l’exclusion des chrétiennes (parce que femmes) du ministère ordonné? Quant à la justification que, dans l’exercice des ministères, il s’agit seulement d’une fonction, il faut la questionner également car, à ce niveau, le jugement doit porter sur la compétence et non sur le sexe. C’est dans la parité, à la fois au plan de l’être et de l’agir, que doit se traduire l’égalité ou le partenariat intégral. Sinon l’impasse demeure.

Le rapport unité-diversité

Évoquer la possibilité que des Églises particulières consentent à l’accession des femmes au ministère ordonné fait rapidement lever la crainte de briser l’unité ecclésiale.

Or, l’unité chrétienne n’est-elle pas une réalité à faire en Église? Ne vient-elle pas du dynamisme qui habite les personnes baptisées et les investit d’une même mission? Caractéristique d’une Église en marche, cette unité ne peut se réaliser en marge de l’histoire et des diverses cultures. Exigeant un accord sur la foi et les questions qui lui sont essentielles, l’unité ecclésiale n’impose absolument pas l’unanimité des perceptions et des opinions sur toutes les questions. Au contraire. C’est au coeur des diversités que l’unité s’exprime, se déploie et advient dans la fidélité à l’Esprit qui valorise les différences.

L’unité (et donc l’universalité) n’a rien à voir avec l’uniformité et l’Église ne peut être catholique que si elle permet aux Églises, enracinées en de multiples cultures, de vivre l’Évangile selon « a couleur particulière» de chacune. Prendre au sérieux la vie des Églises locales devient une urgence : il faut cesser de vouloir «contrôler» l’inculturation. Aller plutôt de la périphérie vers le centre en laissant les Églises particulières «révéler» en elles le mystère de l’unique Église. Pour sortir de l’impasse unité-diversité, ne faudrait-il pas inverser le rapport en vivant en pensant diversité-unité?

L’unanimité attendue ou estimée acquise

Il faut éviter une double impasse concernant l’interprétation à faire des points de vue et des opinions concernant le partenariat homme-femme. Certains et certaines pourraient être tentés d’attendre que l’unanimité se fasse à tous les niveaux avant de bouger et de procéder aux changements entrevus comme opportuns ou nécessaires. Cette attente illusoire risquerait de nous figer dans le statu quo et de creuser le fossé culturel dans la société et dans l’Église[7]. À l’inverse, ce serait également un leurre de croire que l’unanimité est déjà acquise et que tous attendent les changements comme des fruits mûrs.

Dans notre société, il est possible de miser sur des acquis majeurs et très largement acceptés en ce qui concerne la condition féminine, par exemple l’égalité des droits et l’accès inconditionnel à toutes les fonctions et responsabilités. Tout récemment, cependant, le débat autour de l’équité salariale a montré qu’il y a encore des seuils à franchir et que les avancées demeurent difficiles. Quant à l’accès des femmes au ministère ordonné, selon toute vraisemblance, l’opinion publique s’y montrerait largement favorable. Mais, dans chacun de nos milieux d’origine, nous savons très bien que, sur ce point, il y aurait des résistances dont il est difficile d’évaluer l’ampleur et la force. Nous l’avons reconnu, tous les citoyens et toutes les citoyennes ne pensent pas la même chose sur le partenariat homme-femme. Tous les chrétiens et toutes les chrétiennes ne pensent pas non plus la même chose sur le rapport homme-femme en Église.

Il importe donc de tenir compte de cette absence d’unanimité et d’apprendre à gérer cette diversité d’opinion dans la communauté croyante, un peu comme les démocraties tentent de gérer la présence des minorités en leur sein, par la voie de la négociation, du débat et des compromis pratiques.Une attente de l’unanimité à venir ou l’illusion de l’unanimité déjà faite engendreraient la polarisation et la division. Il est faux de dire que le problème est tout entier ailleurs, à Rome et dans les rangs de la hiérarchie.  Le problème est, à la fois, ici et là. Il reste encore un important travail d’évolution des mentalités à opérer et à promouvoir. À la fois dans nos milieux et à tous les paliers d’autorité.

Conclusion

Dans son plus récent disque, le poète Gilles Vigneault chante le refrain suivant : « Chacun porte son âge, sa pierre et ses outils, pour bâtir son village, sa ville et son pays. » C’est une invitation à la convivialité et au partenariat entre les divers groupes culturels qui forment aujourd’hui nos villes et notre pays.

Sur la question du partenariat homme-femme en Église, nous portons tous et toutes notre âge : c’est notre héritage, notre fatigue de la question, notre expérience. Nous portons aussi notre pierre : c’est notre inspiration, la conviction que le récit de la Genèse et surtout l’Évangile de Jésus fondent une mutualité essentielle et nécessaire entre les hommes et les femmes. Ce symposium nous a suggéré des outils pour la promouvoir et la mettre en oeuvre. À chacun, à chacune de se mettre au travail dans son village, sa ville et son pays.

Yvonne Bergeron.
théologienne, coordonnatrice du
Service de la pastorale du diocèse de Sherbrooke
Paul Tremblay,
Service de formation pastorale de Chicoutimi.


Notes

[1] Souvent la sexualité surdétermine les autres différences et empêche d’accueillir l’être humain (masculin ou féminin) dans sa totalité.

[2] Isabelle Chareire,  «Un déni d’humanité sur l’ordination des femmes, encore!». Lumière et Vie 224 (septembre 1995), p. 99. Sans diminuer l’importance des structures mentales quand nous parlons de changement, nous n’y insisterons pas. Signalons seulement à cet égard que d’heureux déplacements sont déjà opérés et que le mouvement continue.

[3] Nous le savons, les Écritures peuvent malheureusement être «utilisées» de manière à empêcher ou à ralentir le mouvement de libération des femmes (et des hommes).  Elles peuvent aussi heureusement nous inspirer pour dénoncer l’esclavage, le sexisme, la pauvreté…

[4] Rappelons ici que de plus en plus d’exégètes, de théologiennes et de théologiens catholiques s’accordent pour dire que l’on ne peut tirer de la décision de Jésus des raisons déterminantes pour «régler» la question de l’ordination des femmes.  Ils reconnaissent plutôt dans ce geste l’action symbolique de Jésus signifiant qu’il venait rassembler les douze tribus d’Israël.

[5] «Il n’y a plus ni Juif, ni Grec; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme; car tous vous n’êtes qu’un en Jésus Christ.»

[6] La femme, le clerc et le laïc, oecuménisme et ministère, coll. «Entrée libre» 4, Genève, Éditions Labor et Fides, 1989, p. 13-14.

[7] Précisément en regard du partenariat ecclésial intégral, pourquoi faudrait-il attendre l’unanimité pour opérer des changements? Plusieurs décisions importantes dans l’Église n’ont jamais bénéficié d’un tel accord…

Tiré de Pleins feux sur le partenariat en Église ; Actes du symposium ; Le partenariat hommes et femmes en Église (1997), (p. 203-219). Montréal : Éditions Paulines.

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A propos Yvonne Bergeron

Détentrice d'un Ph. D. (théologie), Yvonne Bergeron, c.n.d., est engagée dans différentes causes sociales. Professeure à la faculté de théologie et d'études religieuses de l'Université de Sherbrooke, puis coordonnatrice du Service de la pastorale sociale du diocèse de Sherbrooke, cette ancienne membre du réseau Femmes et Ministères sait allier rigueur intellectuelle et action. Elle est l'auteure de « Partenaires en Église, Femmes et hommes à part égale » (Éditions Paulines, 1991) et de nombreux articles.

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