L’ordination des femmes – recension

L’ordination des femmeJacob, Pauline & Nguyen, Thuy Linh, L’ordination des femmes, 
Dialogues no 1, Montréal/Paris : Éditions Médiaspaul, 2011.
Recension par Olivette Genest

Les Éditions Médiaspaul viennent de lancer en 2011 une collection nouvelle intitulée Dialogues. Elle s’ouvre sur le thème combien controversé de l’accès des femmes à l’ordination sacerdotale dans l’Église catholique. Les deux auteures invitées présentent « une réflexion de fond et non un simple exercice militant ». Deux positions différentes s’y juxtaposent. Elles offrent toutes les deux un exposé dense, fort bien documenté et dans une langue claire et de lecture agréable. Auquel  il faut laisser la parole et, à ses lecteurs et lectrices, le temps de la savourer.

Des femmes prêtres, Pauline Jacob, p. 7-70.

À travers ses études en théologie et son engagement chrétien, Pauline Jacob a été intriguée par un fait ecclésial. Il n’est pas nouveau, mais il s’affirme de plus en plus. Certaines catholiques se sont mises à parler de leur  prise de conscience d’un appel vocationnel à la prêtrise et de la confirmation spontanée de leurs qualités de pasteures par des laïques de leur communauté d’insertion. Elles ont sollicité une forme d’aide au discernement vocationnel ou un accompagnement spirituel approprié. Réponse officielle du clergé : « Vous ne pouvez pas être appelées au sacerdoce : vous êtes des femmes. » Donc aucune forme de discernement ne s’impose, aucun accompagnement n’est pertinent. Et la récente révision de Droit canonique de 1983 (canon 1024) a de nouveau confirmé l’exclusion des femmes de la prêtrise.

« Et pourtant elle tourne », dirait Galilée. Un fait en quête de vérification impose sa présence, appelle une réponse « d’un autre type ». Alors étudiante en théologie pratique, l’auteure choisit pour sujet de mémoire de maîtrise, puis de thèse, cette question de l’ordination des femmes dans l’Église catholique. Moins, à ce stade, pour tenter d’éclairer la controverse théologique à ce propos que pour lui permettre d’exister comme question. « Pour libérer la parole à ce sujet », dira-t-elle, « pour permettre à des femmes de témoigner de leur appel au diaconat ou à la prêtrise ».

À l’aide des méthodes d’analyse de sa formation disciplinaire et de son expérience personnelle dans l’action sociale, l’auteure a créé l’instrument d’enquête qui les a rejointes. Sous le couvert de l’anonymat promis, et rigoureusement observé, elles se sont révélées plus nombreuses qu’on ne l’avait soupçonné. L’accueil potentiel dans les paroisses est apparu, lui, plus répandu qu’on ne l’imaginait. La prise de parole offerte à un échantillon de la base de l’Église québécoise a donc mis en lumière un fait contesté : la question d’un sacerdoce ministériel exercé par des femmes est relancée.

L’objectif de Pauline Jacob a été atteint, dans le sens de la dimension choisie : la vérification de l’existence de la question posée, elle-même étayée rigoureusement par les différentes étapes académiques de l’élaboration d’une thèse doctorale. Auxquelles il faut ajouter la maturité, et maturation, développées par l’auteure dans la suite de sa recherche, la rédaction d’articles complémentaires, les rencontres subséquentes avec ses collaboratrices anonymes, sa participation active à des mouvements comme le réseau « Femmes et Ministères ». « Elle a donné la parole plutôt que de la prendre » selon la formule heureuse de François-Nicolas Pelletier (2010).

Elle a de plus offert avec et dans sa thèse l’instrument d’analyse de cette prise de parole et, dans cette collection, un exemple de l’accessibilité de son style, de sa pensée et de la densité de sa documentation. On ne peut que souhaiter la suite de ses réflexions sur les zones d’ombres qui persistent dans le débat du côté du magistère, soit l’imbroglio autour de la notion de « genre » et la non-reconnaissance, voire l’inconnaissance, de l’apport de mouvements et de théories féministes au statut scientifique pourtant reconnu. La théologie n’a rien à redouter de ce bon voisinage et des brèches ont déjà été pratiquées par des théologiennes sérieuses et compétentes.

Une question de langage, Thuy‑Linh Nguyen, p. 71‑138.

La deuxième collaboratrice choisie par l’éditeur possède également un sérieux parcours universitaire en théologie, avec thèses de licences et de doctorat à l’Université Grégorienne de Rome suivie de deux années à la direction de l’Institut de formation théologique de Montréal de 2009 à 2011. Comme la première, elle offre à la lecture un texte dense, porté par la clarté de sa langue, de son écriture et du maniement de ses sources. Et pourtant complètement différent. Pauline Jacob aborde l’ordination des femmes par la dimension existentielle du phénomène d’appel vocationnel chez certaines chrétiennes; Thuy‑Linh Nguyen la situe dans l’ordre du discours. Ce qui a pour effet bénéfique de leur épargner d’être catégorisées a priori selon ce qui serait fidélité ou opposition au magistère de l’Église. Et d’orienter la discussion vers ses dimensions propres, selon son contenu, selon la complémentarité des auteures plutôt que leur affrontement. En cela aussi leur jumelage mérite des félicitations aux éditeurs.

Mais que recouvre l’inattendu de ce titre : « Une question de langage? »? L’ordination des femmes, qu’une question de langage? Et de quel langage s’agit-il? Réponse aux toutes premières lignes: celui d’un « véritable débat théologique », « très récemment » engagé, finement distingué de la question du rôle de la femme dans l’Église qui, elle, a l’âge du Nouveau Testament. Le corps de l’article étoffe cette affirmation. Il comprend : un bref historique de la question de l’accès des femmes à la prêtrise; les arguments négatifs du magistère; les arguments positifs de la théologie féministe et sa re–lecture des arguments tirés de la Bible et du conditionnement de l’histoire; la réponse de l’Église.

Le traitement de chacun de ces éléments fait apparaître une liste de discours, de langages scientifiques correspondants : ceux des méthodes historique, théologique, législative (droit canon et documents magistériels), celui des relations œcuméniques. Auquel il faudrait ajouter celui du phénomène étudié par Pauline Jacob, qui « parle » par lui-même et s’impose à l’écoute critique. Autant de discours–sur, de langage–de développés dans leur champ disciplinaire propre.

Or, dans le déroulement de l’argumentation, le langage féministe prendra le pas sur les autres. La réclamation de l’ordination sacerdotale deviendra « un combat féministe » entaché d’incompatibilité avec ce qu’est l’Église, vidé de tout élément chrétien et qui englobera toute la Conclusion finale (p. 130‑138) :

Or, il nous apparaît qu’une des caractéristique du débat sur l’accès des femmes aux ministères ordonnés est justement que les interlocuteurs opèrent à partir d’idées différentes de ce qu’est la théologie, de ce qu’est l’Église, de la manière de prendre des décisions en Église et même parfois de ce qu’est le christianisme. Chacun approchant le débat avec des termes différents, il en résulte une certaine incommunicabilité. À moins de trouver un terrain d’entente sur lequel un véritable dialogue puisse être entrepris, on parviendra difficilement à un compromis. Sur les questions de principe, cependant, les compromis sont rares et parfois même impossibles. (p. 135)

Malheureusement, le durcissement de la question en un « jeu de langage » entre deux clans opposés, étanches, bloque l’accès de l’Église à la connaissance du–(des) féminisme(s), d’un des plus riches courants de la pensée contemporaine déjà actif et reconnu dans la plupart des disciplines scientifiques. Au contraire, on ne peut que se réjouir de ce qu’il se soit enfin élaboré dans le domaine religieux autour d’un fait anthropologique séculaire qui a pourtant assez duré, celui du statut différent de l’homme et de la femme dans l’espèce humaine.

Réciproquement, le cloisonnement jusqu’à l’exclusion prive l’élaboration de la théorie féministe d’un éclairage chrétien qui se présente de l’intérieur de l’Église, comme le montre Pauline Jacob, et qui est lui-même un signe de vitalité du christianisme. Une germination qui n’est pas complètement inédite dans l’histoire, mais qui se manifeste maintenant dans de meilleures conditions d’être reconnue, portée cette fois par des résultats de recherche en histoire et archéologie que nous devons à l’activité de « méchantes féministes ». Nous leur devons la mise en lumière de textes manuscrits et d’inscriptions dans la pierre qui font soupçonner la présence de chrétiennes dans des ministères de diaconesses avec ordination et symboles consacrés. Sans leur courage et leur ténacité nous en serions encore à l’époque toute récente où on aurait même nié la possibilité que des femmes aient pu signer les deux contributions de ce livre. Un prêtre, un religieux les aurait sûrement corrigées et revues.

Des femmes prêtres : une question de langage?

L’ouvrage recensé n’a pas été conçu au départ avec un troisième chapitre de dialogue entre les deux auteures. Il choisit de le susciter directement chez les lecteurs, ici chez la lectrice d’office. Ma recension s’est d’abord efforcée de les présenter côte à côte, selon l’éthique de la lecture, c’est-à-dire de l’interprétation qui rend justice à l’énoncé d’un texte, à sa situation d’énonciation et à celle du lecteur du moment. Certaines connivences et  différences sont apparues d’elles-mêmes. D’autres lignes–frontières, moins patentes, méritent également une meilleure attention critique. Pour la suite de l’état de la question, en deçà, au delà et à l’intérieur de ce livre, il m’apparaît utile en conclusion, et sous forme de rappel rapide, d’en signaler quelques-unes qui appartiennent à l’essence du débat certes, que plusieurs prises de position véhiculent, mais qui entachent une discussion qui se cherche encore et qu’il ne faut surtout pas considérer comme définitive dès qu’elle porte une signature ecclésiastique. Elles sont de l’ordre des lacunes, des ambiguïtés, des points sensibles ou litigieux.

1. La réponse de l’Église à la demande d’ordination des femmes, cadrée entre Inter insigniores de Paul VI etOrdinatio sacerdotalis de Jean-Paul II. C’est-à-dire de la déclaration que : « l’Église ne se sent pas autorisée à admettre des femmes à l’ordination  sacerdotale » (1976) à l’affirmation : « l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination à des femmes » (1994). Du côté du magistère, la question serait « close »? Or,

[…] Ordinatio sacerdotalis est d’ordre théologique et pastoral, et non pas dogmatique au sens de la définition. […] La Congrégation pour la doctrine de la foi a d’ailleurs pris soin de préciser que cette intervention n’était pas infaillible (La documentation catholique, 77, 1995, 1081) […] par un acte de son magistère ordinaire, le pape rappelle que la non-ordination des femmes appartient au dépôt de la foi […]. Mais une plus grande finesse dans les études historiques pourrait montrer que la question qu’on se pose aujourd’hui est entièrement renouvelée après l’effacement ou le recul de l’androcentrisme, et qu’ainsi l’unanimité du passé ne serait pas contraignante parce qu’elle répondait à une question posée en de tout autres termes (Legrand, 1997, p. 117‑118).

2. Les nécessaires mises à jour de l’exégèse biblique à la base des documents romains. Ici se pose de façon aiguë la question du langage au sujet de l’ordination des femmes, bien avant ce qui serait l’application redoutée d’une grille de lecture féministe. Tant les progrès de l’exégèse historico-critique, de ses bases historiques et archéologiques, que les pas de géant des sciences du langage et de la théorie de la lecture–interprétation imposent une reconsidération sérieuse de la façon de mener la discussion sur les ministres du sacerdoce. Selon la présence ou l’absence présumée du personnage féminin dans les récits de la Cène par exemple. De même dans les références à Éphésiens 5, 21-33 où une mise en discours d’ordre métaphorique est lue et décodée de façon littérale : Christ–époux et Église–épouse sont transposés terme à terme sur homme et femme pour en tirer une conclusion en théologie des ministères, avec conséquences graves sur le destin des personnes réelles et obnubilation de la position herméneutique du magistère lecteur devant le texte biblique.

Dans le concret de la lecture, ces précisions théoriques abstraites trouvent aussi leur justification. La métaphore nuptiale introduite dans la logique sacramentelle ne va pas sans soulever quelques questions. Si l’homme en tant que tel représente le Christ–époux de l’Église, pourquoi la femme en tant que telle ne peut représenter l’Église–épouse, sous la chasuble du prêtre féminin? D’après Inter insigniores, si le prêtre catholique dans l’exercice de son ministère n’agit pas in persona propria mais in persona Christi, la persona propria de la femme ne devrait pas l’exclure du sacerdoce, puisqu’elle y agirait in persona Christi selon l’identification au Christ conférée dans son baptême. Ou le baptême de l’homme et celui de la femme seraient-ils différents? Enfin pourquoi privilégier ce symbolisme du Christ époux de l’Église comme sommet de l’histoire du salut, alors que le Nouveau Testament contient d’autres figures plus importantes de l’Église–corps du Christ total, de l’Église–Corps mystique, avec sa croissance quantitative mais surtout qualitative vers sa maturité.

3. De quelques malentendus qui traversent ce livre et/ou appartiennent à sa sphère de réflexion.
La théologie féministe se voudrait une théologie pour les femmes et faite par les femmes. On a pu lire et entendre cette phrase, ou son équivalent, quand les premières femmes qui ont pris la parole en ce domaine ont dû prouver (ce qui a souvent involontairement ou volontairement un air de bravade) qu’elles savaient lire et écrire et construire un discours théologique. Cette production féminine ne vivait pas simplement à inverser la théologie androcentrique qui l’a précédée pendant des siècles, mais, à être une participation à la pensée de l’Église, à la vie de l’Église entière.

La théologie féministe pratiquerait une lecture patriarcale de la Bible, adopterait la ou les théorie–s du genre (masculin et féminin) qu’elle plaquerait sur les saintes Écritures. Or, c’est le texte biblique lui-même qui présente le reflet d’une société typiquement patriarcale régie par une hiérarchie de pères, où tout est « genré » homme/femme et « genrant » jusqu’à l’image du Dieu Père. La théologie féministe ne fait qu’en discuter les conséquences telles que déduites par les groupes humains à travers l’histoire et se préoccupe de le réhabilitation des femmes occultées par leur position sociale inférieure.

En conclusion

Ce petit livre sur L’ordination des femmes n’a rien de petit sauf de tenir agréablement dans la main. Un souhait accompagne sa parution : que ses lectrices… et lecteurs relèvent et prolongent le débat qu’il présente. Plus qu’une promotion féminine, et féministe, il est affaire de toute l’Église, d’une germination spontanée dans l’histoire du christianisme.

Montréal, le 7 juin 2012

Références :

Jean-Paul II (1994, 22 mai). Lettre apostolique « Ordinatio sacerdotalis » sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes. La documentation catholique, 2096, 551‑552
Dans Site Vatican, [En ligne]. [http://www.vatican.va/holy_father/john_paul_ii/apost_letters/documents/
hf_jp-ii_apl_22051994_ordinatio-sacerdotalis_fr.html] (Page consultée le 19 juin 2012).

Legrand, Hervé (1997). La portée de la tradition dans le débat sur le partenariat entre chrétiennes et chrétiens dans l’Église. Dans Pleins feux sur le partenariat en Église, * Actes du symposium * Le partenariat hommes et femmes dans l’Église (p. 105-123). Montréal : Éditions Paulines.

Pelletier, François-Nicolas (2010, mars-avril). Libérer la parole des femmes. Présence magazine, 19/145, 12‑14.
Dans Site Femmes et Ministères, [En ligne]. [http://femmes-ministeres.org/?p=1163] (Page consultée le 18 août 2014)

Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la  Foi (1976, 15 octobre). Franjo Seper, préfet; Jérôme Hamer, secrétaire. Inter insigniores. L’admission des femmes au sacerdoce ministériel, approuvé par Paul VI. Montréal : Fides, 1977.
Dans Site du Vatican, [En ligne]. [http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/
rc_con_cfaith_doc_19761015_inter-insigniores_fr.html] (Page consultée le 19 juin 2012).

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A propos Olivette Genest

Olivette Genest, exégète de renommée internationale, est professeure émérite de la faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal. Ses champs de recherche : la sotériologie, la sémiotique et la lecture féministe. Elle une spécialiste reconnue pour la question des ministères des femmes en lien avec le Second Testament. Elle est l’auteure de « Le discours du Nouveau Testament sur la mort de Jésus » (PUL, 1995) et de nombreux articles.

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