Des femmes appelées à l’ordination dans l’Église catholique du Québec

Des femmes appelées à la prêtrise ou au diaconat, il en existe, bel et bien, dans l’Église catholique du Québec. Je l’ai vérifié et j’en suis maintenant profondément convaincue. Même si elles ne se sont jamais manifestées de façon flamboyante comme l’ont fait d’autres femmes ailleurs dans le monde, elles sont à l’oeuvre dans les paroisses, les diocèses, les hôpitaux, les écoles, bref, sur tous les terrains ecclésiaux et cela, sans avoir la reconnaissance officielle des ministres ordonnés.

Depuis une dizaine d’années, j’ai eu la chance et l’immense privilège de rencontrer plusieurs de ces femmes. Je connais des noms, des visages et des secrets intimes, puisque, dans la confiance, elles m’ont partagé leur expérience vocationnelle. Au-delà du ressourcement personnel qu’elles m’ont apporté, j’ai voulu, pour ma recherche doctorale, authentifier théologiquement l’appel qu’elles disent ressentir face à la prêtrise ou au diaconat. Intéressée à connaître de l’intérieur ce qui les amenait à croire à leur possible vocation, j’ai voulu documenter de façon rigoureuse leur processus de discernement. Je me suis donc mise à l’écoute de 15 de ces femmes, à travers la lecture et la relecture de leurs récits de cheminement vocationnel. J’ai ensuite analysé leurs témoignages et les ai interprétés à la lumière, entre autres, de fondements théologiques reçus de la grande Tradition chrétienne en matière de discernement vocationnel.

Consciente que, sur un tel sujet, la seule subjectivité des femmes risquait de faire lever maintes suspicions, j’ai choisi d’objectiver le récit de ces expériences individuelles en sollicitant l’avis d’autres personnes sur la prétention de ces femmes à devenir prêtres ou diacres. Pour faire cela, ilm’apparaissait essentiel de connaître la version de membres de leurs communautés qui les voient à l’oeuvre sur les terrains. J’ai donc interrogé 73 personnes, témoins de l’engagement de ces femmes.

Ces femmes proviennent de six diocèses du Québec francophone. Elles sont âgées de 32 à 69 ans, ont toutes mené des études théologiques de niveau universitaire sans compter les formations très diversifiées qu’elles se sont données (relations d’aide, accompagnement spirituel, pour n’en nommer que quelques-unes). Elles ont à leur actif des expériences d’animation dans des champs très variés. Si certaines de ces femmes se retrouvent en pastorale missionnaire, en pastorale hospitalière, en pastorale des milieux, en enseignement ou en recherche, la majorité d’entre elles oeuvrent toutefois en paroisse.

Les témoins sont des membres de leurs communautés chrétiennes, des collègues de travail issus de milieux civils ou ecclésiaux, des membres de leur famille, des ami/e/s, des membres de leur communauté religieuse (deux des femmes rencontrées étaient engagées dans une communauté religieuse). Parmi les 73 témoins qui avaient accepté de participer à la recherche, 75 ont mis leur projet à exécution. Ils ont répondu à un questionnaire leur demandant si la personne concernée ferait un bon prêtre ou un bon diacre en justifiant leur réponse. Ils devaient aussi évaluer leurs attitudes en répondant à une grille de critères de discernement vocationnel.

Les résultats de cette recherche sont multiples. Dans le cadre de cet exposé, j’ai choisi de traiter de l’expérience de discernement vocationnel des femmes que j’ai rencontrées et de la reconnaissance de leurs vocations de prêtres ou de diacres par les membres de leurs communautés.

L’expérience de discernement vocationnel.

À partir de données recueillies de l’analyse des récits, il m’est possible, aujourd’hui, d’affirmer que ce que vivent ces femmes constitue une authentique expérience de discernement aux ministères ordonnés. Leur démarche se situe en ligne droite avec la grande Tradition ecclésiale de discernement. Discerner en registre chrétien suppose vivre un processus à travers lequel on tente de déceler si ce qu’on perçoit comme signe et présence agissante de l’Esprit est bien réel. C’est ce que font les femmes rencontrées. J’ai analysé leurs témoignages selon cinq aspects qui se retrouvent au coeur du discernement préalable à l’acceptation des ministres ordonnés : l’appel intérieur, le sens du service, les qualités humaines attendues de ministres ordonnés,les traits spécifiques de ces ministères et la confirmation de la communauté.

La totalité des femmes rencontrées parlent d’un appel à un « plus être » avec Jésus dans un engagement au service du monde et de l’Église. Le/la Dieu/e1 de Jésus-Christ a mobilisé leurs énergies, les a interpellées, tirées en avant pour travailler à la construction d’une humanité de soeurs et de frères inspirée par l’amour. Elles en sont venues, au fil des ans, à identifier un appel à la prêtrise ou au diaconat. Quand elles regardent leur parcours, les femmes se rappellent que, très tôt dans leur vie, elles étaient des passionnées de Dieu/e. S’il est vrai que cette passion pour Jésus-Christ se retrouve normalement chez toute personne baptisée, on s’attend évidemment à la retrouver de façon très intense chez celles et ceux qui souhaitent engager tout leur être et toute leur vie au service de l’Église. J’ai trouvé chez ces femmes, une passion quasi viscérale de Dieu/e; elles ne peuvent la taire. Elles parlent –et je cite- de « besoin de faire connaître le Christ et sa parole », de « besoin vital de mettre toutes leurs énergies et charismes pour la mission qu’elles sentent comme la leur », de « besoin de parler de Dieu », de « besoin de partager leur trésor intérieur ». L’analyse de ces besoins révèle la force d’un désir intérieur incontournable qui semble se renforcer au fil des années qui passent.

Cette passion, cet attrait pour Dieu/e qui se concrétise, entre autres, par le désir d’être prêtre ou diacre, remonte parfois à leur enfance. Très jeunes certaines interpellent Dieu/e au sujet de leur désir d’être prêtre. L’une dira :

Je ne sais pas exactement comment est venu le premier appel, à part celui de mes réflexions sur les injustices, les pauvretés et les misères que je voyais (à 7 – 8 ans) et mes prières où je demandais à Dieu ce que je pouvais faire pour aider les personnes qui les vivaient… Je me souviens … qu’à 9 ans … je disais à Dieu que ce n’était pas juste que seulement les garçons aient le droit de servir la messe et de devenir prêtre. … je lui disais ma frustration … de ne pouvoir accéder à la prêtrise.

Et l’appel entendu durant l’enfance et l’adolescence a persisté. il a duré 17 ans, 25 ans, 45 ans, 50 ans, 60 ans même dans certains cas. Nous connaissons toutes et tous l’importance de l’épreuve du temps, de la persévérance comme indice vocationnel. Pour certaines, cet appel s’est vécu avec son lot de souffrances. Nous sommes loin d’un parcours idyllique. Je vous partage le témoignage de l’une d’elles :

Lors d’un « burn out », j’ai dit au Seigneur mon désir de le servir de façon permanente. Même si je ne possédais rien comme forces et moyens, il me semblait que, comme Job, j’acceptais ma situation. Tous ces moments forts de vie spirituelle étaient très intenses pour moi. Je voulais me donner à Dieu. C’était très clair et très réfléchi. « Je gardais tout cela dans mon coeur. »

Le mot «passion» que j’emploie souvent est le meilleur que j’ai pu trouver pour exprimer l’intensité de leur désir. Celui-ci ira jusqu’à entraîner certaines à laisser des carrières dans lesquelles elles excellent et sont publiquement reconnues pour choisir un engagement à temps plein au service de l‘Église. Comme la Samaritaine qui abandonne sa cruche pour aller révéler aux siens l’effet de sa rencontre avec Jésus et les premiers disciples qui laissent leur filet pour le suivre, une femme quitte un travail dans le domaine de la finance, une autre renonce à une carrière qui s’ouvre à elle en développement international, deux autres vendent un commerce florissant pour se consacrer à leur travail en Église après avoir été touchées profondément par le Dieu de Jésus-Christ.

Quant au sens du service, avec lequel on nous a tellement rabattu les oreilles, il se trouve justement au coeur de l’engagement presbytéral ou diaconal et, tout bonnement, au coeur de la vie de ces femmes. Elles se sentent appelées à servir au nom de Dieu/e. Des souvenirs remontent très loin à leur mémoire concernant un tel appel. L’une d’elles dira :

… j’ai toujours eu cet appel à m’engager à rendre les gens heureux autour de moi par ma façon d’être.

Leur conviction d’un appel à un ministère ordonné surgit non seulement à travers leur prière et leur réflexion sur leur désir de servir mais elle provient aussi de la prise de conscience provoquée par leur implication pastorale. L’une d’elles dira :

J’étais interpellée lorsque je préparais des parents au baptême ou des enfants au premier pardon ou à la première communion, lorsque je cheminais avec des couples ou des personnes qui reconnaissaient en moi « une pasteure ».

Et une épouse de diacre qui se sent appelée au même ministère que son mari s’exprime ainsi :

… J’amorçai un travail en pastorale paroissiale et là j’ai commencé à toucher ce que je portais profondément. Les responsabilités, l’accompagnement des personnes et ma propre réflexion me permettaient de commencer à reconnaître l’appel.

Autre point important, ces femmes sont conscientes d’avoir les aptitudes, les qualités nécessaires pour répondre aux exigences des ministères ordonnés. Elles investissent pour faire connaître l’Évangile au monde d’aujourd’hui. Elles cherchent à susciter chez les autres le désir de marcher à la suite de Jésus, à leur présenter un/e Dieu/e libérateur/trice. Elles s’impliquent auprès de ceux et celles qui sont appauvris, rejetés, laissés pour compte. Elles aiment l’Église en dépit de toutes ses faiblesses. Elles sont capables de guider et conseiller. Elles cherchent à créer et animer des célébrations nourrissantes. Bref, ces femmes possèdent les charismes que l’on s’attend de retrouver chez tout bon prêtre ou diacre. Elles continuent, par leurs lectures et leurs diverses formations, d’approfondir leurs connaissances sur Dieu/e, l’Église, la Bible. L’une des interviewées explicite en termes clairs ce que la plupart ont dit en d’autres mots, c’est-à-dire la conviction de posséder les qualifications préalables au ministère presbytéral ou diaconat. Je la cite :

Il me semblait clairement que je possédais les dons, les qualités attachées à ce charisme: être Jésus présent, vivant, célébrant au milieu d’une paroisse ou d’un milieu; rassembler, inventer des formes de participation évangéliques; …insérée dans le milieu, animant, guidant, encourageant…

Leur pratique ne fait qu’actualiser les intuitions qu’elles portent concernant leur vocation. L’une s’exprime ainsi :

Dans les célébrations particulièrement « eucharistiques » auxquelles je participais et participe aujourd’hui, je me sens « concélébrante ». Lorsque j’anime une liturgie de la Parole, je me sens présidente de l’assemblée comme prêtre et ça je le porte en moi depuis toujours.(…) Je ne suis pas ordonnée officiellement, mais je le vis profondément. Je me sais et sens pasteure « ordonnée » avec la non-reconnaissance et les difficultés que cela apporte et ses joies également.

Les femmes de ma recherche se sentent également très interpellées par la voix de leur communauté qui leur renvoie l’image qu’elle ferait un bon prêtre ou un bon diacre. Elles s’entendent parfois dire :

Tu es plus curé que le curé. Tu es rassembleuse.

Une dira en évoquant le travail de collaboration vécu avec des collègues prêtres :

Certains m’ont poussée en avant.

Elles ont été sollicitées pour poser des gestes qu’elle voyaient accomplir par des prêtres ou des diacres. Leur appel s’est clarifié à travers un long processus. En voici un exemple :

Lorsque j’enseignais au primaire, les jeunes espéraient recevoir le pardon de moi plutôt que du prêtre. Lors des célébrations préparatoires au sacrement, je sentais, par les commentaires des parents et des jeunes, que mes homélies les rejoignaient profondément. Plusieurs paroissiens m’avaient alors exprimé leur appui pour que je continue (…). Au secondaire, comme enseignante, j’ai animé des soirées de prière et les jeunes me mentionnaient que si j’étais prêtre, ils viendraient plus souvent à l’Église. En animant les cours de préparation au mariage, pendant 15 ans, plusieurs jeunes fiancés me mentionnaient qu’ils aimeraient que je les marie. Tous ces commentaires ont mûri dans ma tête, dans mon coeur et c’est souvent en prière dans des randonnées pédestres et donc, en contact avec la nature, que j’ai senti grandir cet appel très fort en moi.

Cette interpellation perçue et discernée n’est pas apparue comme le fruit d’une génération spontanée. C’est une relecture de leur cheminement parfois même confronté à un accompagnement spirituel systématique qui leur a permis de parler d’appel à la prêtrise ou au diaconat. L’une d’elles l’exprime ainsi :

Une longue recherche de vérité m’a conduite à accueillir l’appel profond que je portais depuis tant d’années. Un appel qui se confirmait à travers tous les événements que j’ai été appelé à vivre. Le Seigneur m’appelait à être prêtre. Ça me paraissait impossible, j’ai lutté de toutes mes forces pour tenter de trouver d’autres réponses, mais c’était en vain. J’ai continué ma route dans la foi, en me laissant guider par ce cri au fond de moi.

En fait, ces femmes à qui l’institution ecclésiale refuse toute démarche pouvant les aider à discerner ce qu’elle croit être un appel à un ministère ordonné ont vécu, de façon intime, souterraine et je dirais subversive un authentique processus de discernement vocationnel. Il les a amenés à croire qu’elles étaient véritablement appelées par Dieu/e à devenir une ministre ordonnée dans l’Église catholique. Ces femmes croient en leur vocation, non par soif de pouvoir, non parce qu’elles ont des problèmes d’identité psychosexuelle comme on a pu l’entendre dans certains discours, mais bien plutôt parce qu’elles ont discerné un appel à marcher sur cette route. Étonnamment, elles n’en revendiquent pas le droit, même si le fait d’avoir été baptisées pourrait le justifier ; elles souhaitent seulement qu’on les reconnaisse pour ce qu’elles sont, ce qu’elles produisent et ce qu’elles représentent pour leur communautés. Mais, qu’en pensent leurs communautés?

La reconnaissance des communautés

Non seulement ces femmes discernent-elles leur appel à travers leur prière, leur réflexion, leur engagement et le reflet de celles et ceux qui les connaissent mais des membres de leurs communautés m’ont aussi confirmé, à travers des témoignages confidentiels, l’aptitude de ces femmes à remplir ces ministères, bref leur possible vocation presbytérale ou diaconale. Ils m’ont souligné leur amour du Christ et de l’Église, leurs talents, leurs charismes dans les services de transmission de la foi, de rassemblement, de prise de parole, de leadership. Ils ont évoqué leurs attitudes pastorales, leurs qualités humaines intellectuelles, spirituelles. Parmi ces témoins se retrouvent des membres d’une même famille –mère, soeur, mari-, des consoeurs d’une même communauté religieuse, des ami/e/s, des membres d’une même communauté chrétienne à l’intérieur de laquelle ces femmes occupent ou non une fonction officielle, des prêtres collaborateurs, des agentes et agents de pastorale collaborateurs, des participants à un même projet d’engagement social, un même groupe de partage biblique, un même comité, des collègues de travail professionnels du milieu de la santé, une ancienne élève, un marguillier, un accompagnateur spirituel. Voici quelques-uns de leurs témoignages qui viennent renforcer ceux déjà transmis par la bouche des femmes interviewées.

Une personne de la même communauté chrétienne écrit :

Dieu donne sens à toute sa vie et cela transparaît partout où elle pose les pieds.

Un prêtre, collaborateur du travail pastoral de cette femme, apportera le témoignage suivant :

Je donne donc ma pleine adhésion à la proposition qu’elle reçoive l’imposition des mains pour l’ordination au diaconat et au presbytérat. Je fonde mon adhésion sur les points suivants : Elle aime les personnes et trouve sa joie dans le fait de les servir. Elle a le sens de la communauté et elle est inventive dans les moyens à mettre en oeuvre pour la rassembler. Elle est disponible et capable de se dessaisir d’elle-même, comme est appelé à le faire tout bon pasteur, à la manière de Jésus. Son sens de l’Église, peuple de Dieu rassemblé pour la mission dans le monde, s’exprime avec une largeur de vue évangélique où les valeurs premières sont mises de l’avant : la fraternité, la solidarité, la vie simple, la justice, la prière, le Royaume … Bien que ce soit l’Esprit qui précède toute intervention pastorale, ces valeurs ont été vécues et célébrées avec des personnes qu’elle a pris soin de convoquer, de rassembler et d’accompagner. Elle a privilégié des personnes qui vivaient une certaine marginalité.

Un collègue de travail du milieu de la santé affirme :

Je suis convaincu qu’elle ferait un excellent prêtre. Elle est totalement habitée par l’amour du Christ. Son message passe facilement auprès des gens étant capable d’adapter son discours à la personne en face d’elle. Elle est une femme équilibrée, sensible aux autres, qui s’implique énormément dans la communauté. Elle a une bonne connaissance des textes bibliques. Par ailleurs, elle est sensible à la détresse humaine et est capable d’utiliser son vécu personnel; ceci facilite encore plus le contact avec les autres.

Des membres d’une même famille se sont prononcés sur la possible vocation presbytérale ou diaconale de celle qu’ils connaissent bien. La soeur de l’une d’elles s’exprime ainsi :

Oui, elle pourrait devenir prêtre ou diacre car sa foi est profonde et elle sait la partager au quotidien avec les gens. Elle est une habile communicatrice qui sait transmettre de façon dynamique, positive et drôle ses valeurs (…) et ses convictions (…). Elle a une confiance enviable en Dieu tout en remettant néanmoins en question sa foi, ses principes et demeure ouverte à ce que les autres peuvent lui apporter. Elle fait des liens enrichissants entre les expériences de la vie et l’enseignement de Jésus.

Non seulement ces femmes perçoivent un appel à travers leur prière, leur engagement et les interpellations de leurs proches, non seulement les membres de leur communauté confirment leur possible vocation mais je puis aussi affirmer, après analyse, qu’elles répondent abondamment aux critères exigés idéalement d’un candidat à la prêtrise ou diaconat. Je crois qu’elles seraient acceptées au grand séminaire si elles étaient des hommes. De plus, au-delà de tous ces critères, ces femmes possèdent une attitude qui ne se dément pas, soit le bien-être dans leur ministère. Elles assument bien leur identité de pasteure. On dit d’elles :

Il y a une flamme qui habite cette femme, qui la rend sereine. On la perçoit heureuse, à sa place dans ce qu’elle vit.

Cette analyse d’un tel processus de discernement ministériel m’a conduite à pousser plus loin ma réflexion au niveau théologique et ecclésiologique. En voici quelques éléments que j’aimerais vous partager.

Quelques réflexions

La démarche de ces femmes se situe dans la grande Tradition de l’Église en ce qui a trait à la théologie du discernement vocationnel comme à celle des ministères. J’entends ici par Tradition, ce dynamisme profond qui a traversé des siècles de vécu chrétien et qui demeure présent aujourd’hui. J’entends par ministère cette définition qu’Olivette Genest tire de la première épître de Paul aux Corinthiens (1 Co 12, 4-11) et qu’il est possible d’appliquer aux femmes : les ministères sont des dons de l’Esprit, ordonnés au bien de tous et de toutes et nécessitent l’assentiment combiné du ministre et de la communauté (Genest, 1987, p. 16). Cette définition ne s’adresse pas à un genre en particulier. Elle ne décrit pas non plus les modalités d’application des ministères et leurs différentes formes possibles. Elle évoque plutôt un esprit qui devrait s’y retrouver. Ce sont les besoins de la communauté pour lesquels certains individus reçoivent des charismes particuliers et non le genre de la personne qui se révèlent déterminants.

Les éléments recueillis à travers les récits des femmes et les témoignages de leurs communautés me font croire en l’authenticité de leurs vocations. Au coeur d’elles-mêmes, à travers ce désir irrésistible de communiquer le Christ au monde d’aujourd’hui, elles voient une invitation à le suivre sur la route de la prêtrise ou du diaconat. À travers leur sens aigu du service, caractéristique essentielle au prêtre ou au diacre, elles croient que Dieu/e leur fait signe. À travers leurs aptitudes reconnues de « bon pasteur », leur intérêt à devenir de plus en plus compétentes dans leur communauté, à travers l’importance qu’elles accordent à une Église véritablement au service du monde contemporain, elles se reconnaissent prêtres ou diacres; et leur communauté, leurs proches endossent également leur vocation. Elles ne se mandatent pas narcissiquement dans ces ministères. Elles ont discerné et reconnu à travers leur prière, leur engagement et le reflet de leur communauté que telle pouvait être leur voie.

La fidélité, la permanence d’engagement, la passion pour Dieu/e et son action aujourd’huis ont frappantes dans leur témoignage. Quelque chose de plus fort que toutes les embûches rencontrées semble leur donner l’énergie de continuer. Elles réussissent à tirer le meilleur d’une situation qui n’est pas toujours facile et se centrent sur le positif de leur tâche. Malgré les difficultés rencontrées, malgré le peu de reconnaissance de l’institution à leur égard, elles poursuivent leur route au service de la mission de l’Église et cela, depuis plusieurs années. Et elles croient en leur ministère. Elles affirment :

J’ai le Cadeau de croire à mon ministère même s’il n’est pas sanctionné officiellement.

Je demeure convaincue, qu’après tant d’années, le désir serait disparu s’il n’y avait pas de véritable appel.

Ces femmes expérimentent une forme de discernement valable même s’il diffère dans ses modalités de réalisation de celui qui peut se vivre dans les séminaires. Celui des femmes dont je vous parle se vit dans la concrétude du quotidien. Elles y relisent ce qu’elles perçoivent comme les passages de Dieu/e. Elles en viennent à dire :

La certitude que je suis appelée à oeuvrer dans l’Église ne me quitte jamais.

Elles cherchent à vérifier si ce qui les anime est vraiment de Dieu/e, à regarder leur vie quotidienne et leur vie en général comme lieu de manifestation de Dieu/e. Elles tentent de « se laisser toucher par Dieu/e, sa Parole». Il y a, en elles, une impressionnante disponibilité intérieure, un vouloir « lâcher prise » pour entrer dans le plan de Dieu/e.

À leurs divers témoignages pourraient s’ajouter ceux non analysés d’autres femmes qui, apprenant le sujet de ma recherche, se sont permis de me partager leurs souffrances, leur aspirations sur cette question, ceux également de personnes qui connaissaient de telles femmes.

La reconnaissance de la vocation presbytérale ou diaconale de femmes impliquerait un changement énorme dans l’Église. Plusieurs aspects de la théologie traditionnelle seraient à revoir. La théologie traditionnelle a épousé le modèle patriarcal. Elle parle d’un Dieu Père alors que ce Dieu est aussi Mère. Une théologie qui serait à l’écoute des femmes partirait de la vie, de l’expérience pour tenter d’y lire le passage de Dieu/e. Elle tiendrait davantage compte de ce/cette Dieu/e qui a voulu s’incarner, qui a fait d’une femme la première témoin de sa résurrection pour l’envoyer porter cette Bonne Nouvelle à ses frères et soeurs. Une telle ouverture à l’expérience des femmes inciterait à faire Église autrement. Car ma recherche révèle aussi que, pour les femmes, l’Église devrait être au service du monde, ouverte, sans exclusion et non centrée sur les interdits. Une telle conception m’apparaît aux antipodes de l’image projetée actuellement par l’Église institutionnelle. Les femmes rencontrées privilégient un modèle organisationnel différent de celui en cours actuellement, soit un modèle circulaire, convivial, non hiérarchique, avec une priorité accordée aux relations humaines. Le style de gestion communautaire qu’elles promeuvent repose sur la lecture des signes des temps à l’intérieur de la communauté et sur l’articulation d’actions qui se veulent porteuses du Souffle de l’Esprit.

Pour terminer, écoutons l’une d’elles :

Dieu n’appelle pas un « sexe », il appelle une « personne», la personne quels que soient sa race, sa couleur, son identité ou son sexe. L’Esprit-Saint est Celui qui ne peut être contesté par aucune Église quelque soit son gouvernement. Pourquoi l’Esprit-Saint n’appellerait-Il pas des femmes? Intérieurement, je sens cet appel et personne ne pourra m’enlever ce sentiment intérieur, cet intouchable.

Et vous, si vous tentez de faire taire ces femmes, les pierres elles-mêmes crieront… 2

Montréal, octobre 2006

Texte d’une conférence présentée lors du colloque L’accès des femmes aux ministères ordonnés dans l’Église catholique : une question réglée organisé en octobre 2006 par le Centre justice et foi en partenariat avec le Centre St-Pierre, la collective L’autre Parole et le réseau Femmes et Ministères.


Notes :

1. De façon générale, j’écris Dieu/e pour évoquer la représentation à la fois féminine et masculine du/de la Dieu/e de la Bible. Lors je cite des femmes de ma recherche ou leurs témoins, je conserve l’orthographe utilisée par ces personnes.

2. Allusion à Lc 19, 40 : « Je vous le dis, si eux se taisent, ce sont les pierres qui hurleront ».(La Bible, 2001).


Référence :

Bible, La (2001). Paris : Bayard; Montréal : Éditions Médiaspaul.

Genest, O. (1987). Femmes et ministères dans le Nouveau Testament. Studies in Religion/Sciences religieuses, 16/1, 7-20.