L’histoire de l’ordination des femmes dans l’Église Unie du Canada

Une petite histoire :

Il était une fois une petite fille dans une église un dimanche matin avec sa mère. Leur pasteure était en vacances et un visiteur était responsable pour le culte de ce jour. En sortant, la petite fille s’arrête en face du pasteur avec un regard fixe. L’homme s’incline pour dire bonjour et lui demande : « As-tu une question? » Elle lui répond : « Oui. Est-ce qu’un homme peut être pasteur? »

C’est une vraie histoire, un signe du changement profond dans notre église! Cette petite fille n’avait connu que des femmes pasteures! Un signe de la longue histoire de l’ordination des femmes.

Les relations femmes/hommes et la lutte des femmes pour leur juste place dans l’Église et la société ont été une préoccupation majeure dans l’Église unie depuis longtemps. Le débat autour du rôle des femmes dans les ministères faisait rage dans la période entourant l’année 1920. Il déboucha fructueusement sur l’ordination d’une première femme en 1936, 10 ans avant le droit de vote des femmes au Québec.

Je crois que cette décision origine des racines même de la naissance de notre Église, formée en 1925 de la réunion de trois dénominations protestantes, libérales et progressistes, partageant l’engagement d’être une Église contextuelle au Canada, inspirée par l’Évangile social et basée sur le principe de combiner l’unité et la diversité.

C’est clair que l’union comme telle n’avait pas été conçue pour donner une ouverture et une place aux femmes dans l’Église, mais les femmes ont lutté sur plusieurs fronts : pour leurs droits dans la société, le droit de vote et le respect des dons des hommes et des femmes ensemble, créés à l’image de Dieu.

Lydia Gruchy, la première femme ordonnée dans notre Église, a lutté pendant 10 ans avant d’être ordonnée, appuyée aussi par beaucoup d’hommes. Même si elle représentait une cause juste, son ordination n’a pas changé d’un coup les attitudes discriminatoires dans l’Église. Un homme qui a appuyé son ordination a dit :

Nous espérons que nous pourrons vivre assez longtemps pour pouvoir dire, comme Galilée, que non seulement la terre peut bouger, mais que la manière de penser et la théologie dans l’Église peuvent bouger aussi!

Donc, le changement a été lent et en 1948 (12 ans après la première ordination d’une femme), on comptait seulement 15 femmes pasteures. C’était très difficile pour elles de trouver un travail dans l’Église. Les paroisses, qui votent et choisissent leur pasteur, n’ont pas appelé de femmes pour les diriger.

On a vu qu’il n’y avait pas eu de changement profond donnant aux femmes la possibilité de fonctionner d’une manière qui utiliserait leurs dons, leurs intérêts et leurs expériences comme femme. Les premières pasteures ont dû longtemps fonctionner comme des hommes dans un rôle qui était défini par les normes sexistes de la société et non par les valeurs de l’Évangile. Il n’a, par exemple, pas été possible pendant les premiers 20 ans pour une femme mariée d’être ordonnée alors qu’il n’y avait pas de problème pour les hommes!

En 1962, une déclaration disait que si une femme ordonnée devenait enceinte, l’Église suspendait sa fonction ecclésiale jusqu’à ce que ses responsabilités familiales soient terminées! Imaginez! Il n’y avait rien de théologique là-dedans. C’était la culture et les demandes de la société qui dominaient et ce blocage faisait partie de la lutte de pouvoir pour maintenir le statut patriarcal.

Cependant, le nombre de femmes ordonnées a grandi chaque année et, autour de l’année 1970, il y a eu enfin une masse critique de femmes dans le pastorat. Elles ont eu un impact fondamental sur notre Église, notamment sur le processus de prise de décision et sur la théologie. Ceci s’est manifesté notamment par une nouvelle compréhension et une redéfinition du travail des femmes et de leur valeur et par un travail de reformulation biblique et théologique laquelle se révélait essentielle dans une perspective féministe.

La première femme présidente (guide spirituelle de notre Église) fut élue en 1980. Elle m’a imposé les mains sur la tête à mon ordination et je n’oublierai jamais sa prédication. Elle a réfléchi sur le texte de Mathieu 10, 16. Quand Jésus envoie ses disciples, il dit : « Soyez donc sages comme les serpents et tendres comme les colombes ».
Ça c’était le travail que nous devions faire!

Il est important d’expliquer que dans notre Église, toutes les décisions sont prises en assemblée délibérante de laïques et de pasteur-e-s. Ça veut dire que le processus d’éducation et de prise de conscience, les nouvelles déclarations de foi et l’engagement social de notre Église doivent se faire d’une manière collective. Donc, nous avons la possibilité et la responsabilité d’être impliqués dans un processus de transformation et de reformulation de notre théologie et de notre pratique vis-à-vis d’un monde en changement.

Au début des années 80 nous avons lutté pour l’adoption d’une politique d’utilisation du langage inclusif dans les liturgies, la catéchèse, dans toutes les publications de l’Église. Pendant 10 ans, l’Église unie a formé un groupe de travail national sur le sexisme. Le mandat de ce groupe était d’opérer un examen critique des pratiques et des théologies de l’Église unie. Les femmes ont porté et animé ce mouvement! Ce travail stimulant fut constamment débattu à tous les paliers et structures de l’Église (paroisses, consistoires, synodes, conseil général) où l’on pouvait encore observer les manifestations de sexisme dans l’exercice du pouvoir, la structure patriarcale, la dévalorisation du travail et de la contribution des femmes, leur présence insuffisante dans les instances de décisions et enfin, la continuation de théologies qui dévalorisaient les femmes.

La présence croissante de femmes, laïques, diaconesses et pasteures, dans des postes de responsabilité ainsi que le partage du travail pastoral coude à coude avec les hommes causèrent des changements significatifs. Bien sûr, il y eut une forte résistance en ce temps, mais c’était un combat d’arrière-garde, alors que le poids de la présence des femmes devenait irrévocable.

Fait important, l’Église unie entreprit une étude sérieuse sur le problème, caché et grave, du harcèlement sexuel. La discussion aboutit en 1992 à l’adoption d’une politique concernant le harcèlement sexuel, c’est-à-dire la promulgation d’une charte et d’un mode de recours à tous les niveaux de l’Église pour que les victimes puissent acheminer leur plainte, trouver du support et obtenir justice. Pour l’institution ecclésiale, ce fut une véritable mini-révolution. Le débat et la réflexion qui a entouré la formulation puis l’adoption de cette politique a bien sûr mis de l’avant les questions plus larges relatives aux relations hommes-femmes et a provoqué une analyse plus profonde des racines des problèmes de sexisme ainsi que du rôle historique joué par la théologie dans la définition des rapports hommes-femmes et de l’anthropologie.

Aujourd’hui il y a 1 132 femmes pasteures dans notre Église et 255 diaconesses : des femmes qui se spécialisent dans un ministère d’éducation et justice sociale. Elles ont le droit de présider aux sacrements et d’avoir accès à tous les postes dans notre Église. Elles ont les mêmes salaires que les hommes et femmes ordonnés. Ces femmes sont à l’avant-garde du changement en théologie féministe en matière de conscientisation et de lutte pour les droits dans notre Église. Ce total de 1 387 femmes représente 34 % des ministères ordonnés dans notre Église aujourd’hui. Environs 60% des personnes qui étudient en théologie sont maintenant des femmes.

Une politique d’équité d’emploi dans l’Église, qui vise à éliminer toute discrimination, a été mise en place. Le recrutement à n’importe quelle poste doit être aussi libre que possible de toute barrière systémique et institutionnelle. Bien sûr, ceci n’arrive pas toujours, mais c’est un saut en avant important!

Ce travail à long terme a porté ses fruits et a obligé notre Église à faire son propre examen critique. Je pourrais conclure en disant que c’est la reprise fondamentale des questions anthropologiques sous-tendant les rapports hommes-femmes qui entraîna le réexamen de la sexualité humaine considérée comme un continuum et qui ouvrit la porte à l’ordination des homosexuels en 1988. Mais c’est une autre histoire…. On pourra s’en parler.

Pour ma part, je pense qu’il n’y a jamais eu aucune raison proprement théologique pour empêcher l’ordination des femmes! Toutes les raisons avancées ont toujours été non théologiques et concernent la lutte de pouvoir d’un patriarcat en déroute.

Nous savons que nous sommes faits à l’image de Dieu, hommes et femmes, et choisis pour apporter la Bonne Nouvelle, pour proclamer la délivrance, pour chercher la transformation et la libération de tous et toutes!

Allons-y mes sœurs!

Montréal, octobre 2006