A propos Élisabeth Garant

Directrice générale du Centre justice et foi et de la revue Relations, Élisabeth Garant a été récipiendaire du prix des Journées sociales 2011 en reconnaissance de son engagement pour la justice dans la société et dans l’Église. Elle a été missionnaire laïque au Japon et coopérante en Haïti. Elle détient une maîtrise en service social de l’Université de Montréal.

Le diaconat pour les femmes?

Élisabeth Garant 3Le 12 mai 2016, lors de l’assemblée de l’Union internationale des supérieures générales des communautés religieuses féminines à Rome, le pape François avait évoqué la possibilité de créer une commission chargée de clarifier la question du diaconat des femmes. La composition de cette dernière, dont il faut saluer la parité, a été annoncée le 2 août dernier : six hommes et six femmes d’orientations théologiques diverses ont été nommés, incluant Phyllis Zagano, une théologienne américaine reconnue pour son expertise et ses publications favorables au diaconat pour les femmes. Lire la suite

Des chrétiennes engagées et insoumises

Élisabeth GarantL’histoire du mouvement des femmes au Québec est marquée par la collaboration entre féministes croyantes et laïques, une solidarité essentielle à la reconnaissance pleine et entière des femmes.

L’histoire des femmes au Québec est traversée de multiples liens entre le mouvement des femmes, le féminisme et les croyantes. Les avancées sociales et politiques qui furent réalisées pour l’égalité entre les femmes et les hommes comme pour l’amélioration des conditions de vie des femmes ont bénéficié maintes fois de cette solidarité entre féministes croyantes et laïques. Lire la suite

40 ans de ténacité des femmes : continuer la route pour lui donner tout son sens

Introduction

On nous a rappelé, à quelques reprises aujourd’hui, la réalisation, en octobre 2006, du colloque L’accès des femmes aux ministères ordonnés dans l’Église catholique : une question réglée? qui avait été organisé par le Centre justice et foi en collaboration avec L’autre Parole, le Centre St-Pierre ainsi que Femmes et Ministères. Cet événement faisait suite à une table ronde, publiée dans Relations en septembre 2006. Il me semble important de rappeler que ces prises de parole se réalisaient après plusieurs années de silence de la part de nos organisations sur cette question. Nous avions peut-être, malgré nous, intériorisé-e-s au fil des ans l’interdiction de poursuivre le débat qui avait été imposée par Jean-Paul II en 1994. Lire la suite

Jésuites et non-jésuites au cœur d’une même mission. – Les défis de cette collaboration au Québec

Le Père général de la Compagnie de Jésus, Adolfo Nicolàs, a profité de la commémoration des 400 ans de l’arrivée des Jésuites au Canada, à Port-Royal en Nouvelle-Écosse, pour visiter les deux Provinces jésuites du Canada à la fin juillet 2011. Cette présence du Père général était d’autant plus significative que les Jésuites amorçaient aussi des démarches de discernement communautaire pour préciser leur avenir. Bien que les processus des deux Provinces soient différents, les questions de collaboration sont incontournables dans chaque contexte : la collaboration entre les instances du Canada anglais et français, mais aussi la collaboration avec les non-jésuites.  


Le passage de « notre » mission à la mission de Dieu

La conférence principale du Père Nicolàs a situé ces discernements collectifs dans une continuité historique mais en nous interpellant sur le sens, pour aujourd’hui, de la mission « universelle » afin que ce qualificatif garde sa force prophétique. Il a rappelé que la mission à laquelle nous participions toutes et tous est celle de Dieu et qu’il n’y a pas de limites que nous pouvons lui imposer. L’Esprit souffle où il veut et il faut discerner qui sont les meilleures personnes, jésuites ou non-jésuites, pour répondre à la mission dans laquelle nous nous engageons et pour occuper les fonctions de leadership. Cette compréhension de l’ « universalité » de la mission appelle à un détachement, à une « expropriation » (ce n’est plus « notre » mission), pour une plus grande disponibilité à la collaboration.

En rappelant la présence et le rôle des « donnés » (Jean de La Lande et René Goupil) il y a 400 ans, le Père Nicolás a inscrit nos expériences actuelles de collaboration dans une pratique fondatrice. Il a insisté sur le fait que cette collaboration radicale, à laquelle les Jésuites et leurs collaborateurs sont appelés depuis le début, implique le partage de la responsabilité, du pouvoir et du contrôle de la mission.

L’expérience de collaboration au Centre justice et foi

La grande liberté des propos du Père Général et sa grande humilité ont été pour moi très dynamisant alors que s’amorce une cinquième année à la direction du Centre justice et foi (CJF), œuvre majeure des Jésuites au Québec. La grande confiance qu’il a exprimée dans l’apport des collaboratrices et des collaborateurs à la mission de Dieu a été ressentie comme une confirmation de mon expérience d’engagement depuis plus de quinze années avec la Compagnie de Jésus.

Ses propos ont été reçus comme un encouragement pour le projet du CJF pour lequel les Jésuites ont toujours placé la collaboration avec les autres, croyants comme non-croyants, comme un élément essentiel pour mener à bien sa mission. C’est d’ailleurs grâce à un engagement avec des femmes que l’un des 4 axes principaux du CJF est devenu la condition des femmes. C’est aussi par un travail commun, croyants et non-croyants, que la revue Relations a trouvé le ton adéquat pour aborder les enjeux de justice sociale et de transcendance dans une société québécoise très sécularisée.

C’est à la faveur de ce contexte que s’est aussi réalisé le passage à une direction laïque et femme du Centre justice et foi en 2007, une première dans l’histoire de l’œuvre même si deux femmes avaient déjà été directrices de la revue Relations (Gisèle Turcot et Carolyn Sharp).  Un passage qui semble bien accepté autant chez les Jésuites du Québec qu’au plan international.

La clef de cette réussite réside beaucoup dans l’importance qui a été accordée à des rapports de confiance, de transparence et au travail en égalité par les Jésuites avec qui j’ai eu à collaborer au fil des années et ceux avec qui je travaille encore aujourd’hui. Car au-delà du leadership que la direction peut et doit apporter à une œuvre, c’est la possibilité de comprendre et de partager le vécu de la Compagnie de Jésus qui permet à une équipe laïque de bien réaliser la responsabilité qui lui est confiée.

C’est aussi au sein d’un engagement commun sur une base régulière que nous pouvons nous influencer mutuellement, jésuites et non-jésuites, et que nous pouvons influencer la vie de la Compagnie. C’est en se rencontrant sur le sens de la mission que nous partageons que la collaboration transforme nos parcours individuels et collectifs. Comme il n’y a pas de Jésuites actuellement au sein de l’équipe du CJF, les instances de la Province auxquels nous participons permettent de maintenir cette interaction vivante.

La collaboration avec les femmes

Il y a évidemment, dans les œuvres jésuites comme dans l’Église, un grand nombre de femmes qui collaborent à la mission. Pour plusieurs collaboratrices catholiques de notre Province et de d’autres Provinces que j’ai côtoyées, la Compagnie de Jésus nous offre des lieux irremplaçables pour vivre notre foi dans un climat de respect, de confiance et dans la valorisation de notre vocation de baptisées. La Compagnie nous donne la  liberté pour réfléchir et dépasser les limites institutionnelles inacceptables que nous vivons dans notre Église.

D’ailleurs, le décret sur la situation des femmes à la 34e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus (1995)1 a été le résultat de ce travail ensemble et le témoignage des déplacements que des Jésuites ont fait au contact des femmes. Ce décret remarquable a profondément touché celles qui travaillent avec les Jésuites par sa sincérité et par son courage. Les deux extraits du décret que nous reprenons ci-dessous témoignent d’une reconnaissance de notre réalité et d’un engagement de solidarité que la Congrégation générale a voulu exprimer.  

« Nous avons fait partie d’une tradition civile et ecclésiale qui a offensé les femmes. Comme beaucoup d’hommes, nous avons tendance à nous convaincre qu’il n’y a là aucun problème. Fût-ce sans la vouloir, nous avons souvent participé à une forme de cléricalisme qui a renforcé la domination masculine en l’accompagnant d’une sanction prétendument divine. Par cette déclaration, nous voulons réagir personnellement et collectivement, et faire ce que nous pouvons pour changer cette situation regrettable. (…)

Le changement de sensibilité que cela comporte aura, inévitablement, des implications pour l’enseignement et la pratique de l’Église. Dans ce contexte nous demandons aux jésuites de vivre, comme toujours, avec la tension qu’implique le fait d’être fidèles aux enseignements de l’Église et d’essayer en même temps de lire avec exactitude les signes des temps. »


Mais nous le savons toutes, les acquis qui touchent la reconnaissance des femmes et de leurs réalités sont fragiles. Nous voyons des reculs évidents dans bien des pays, dont le Canada. Dans l’Église, depuis 1995, nous assistons à une régression de tous les efforts qui avaient été faits depuis Vatican II sur la place des femmes en Église. Nous savons aussi le refus et l’intransigeance de la hiérarchie face aux revendications des femmes.

Dans ce contexte de recléricalisation et de restauration que nous vivons, il est encore plus important que les Jésuites acceptent de continuer à vivre cette tension entre la fidélité à l’Église et la capacité de lire les signes des temps, dont celui de l’expérience des femmes. Il est essentiel que nous puissions compter sur une parole courageuse de leur part en ce qui a trait à la situation des femmes, particulièrement dans l’Église.

C’est ce que nous avons rappelé au Père général et aux Jésuites de notre Province lors de ces rencontres de la fin juillet 2011. Mais nous le savons, l’audace de la Compagnie sur ces questions dépendra toujours de la persévérance des femmes et de leurs alliés qui croient à la valeur de cette collaboration. Elle dépendra aussi de notre vigilance constante pour que les structures de pouvoir, qui sont encore très patriarcales dans l’Église catholique, n’affaiblissent pas cette volonté de faire justice et de travailler dans une pleine égalité homme/femme au cœur de la mission.

Conclusion

Depuis déjà plusieurs décennies, les Jésuites, comme une partie significative de l’Église québécoise, ont fait le choix de se situer dans une présence davantage de proximité que d’autorité. D’ailleurs plusieurs visiteurs jésuites étrangers, dont les deux derniers Pères généraux, ont constaté l’originalité de cette expérience au sein de la Compagnie de Jésus et l’ouverture exceptionnelle qui était faite aux laïcs dans la vie de cette Province.

Le processus de discernement que les Jésuites du Québec ont amorcé cet été entre eux doit se poursuivre avec les collaborateurs et les collaboratrices dans les prochains mois. J’ai personnellement la conviction que l’avenir de cette Province jésuite réside dans une compréhension de son identité façonnée à la fois par l’apport des communautés jésuites, des œuvres portées avec des laïcs et des expériences diverses de collaboration qui permettent de répondre à la mission qui nous est confiée.

La collaboration que nous expérimentons dans les œuvres jésuites au Québec me semble un élément incontournable pour être crédible et audible dans la société québécoise. Bien que ce soit une expérience fragile, elle me semble avoir le potentiel pour devenir une source d’espérance pour les croyantes et les croyants de l’Église du Québec qui œuvrent avec courage et ténacité pour que l’esprit de Vatican II continue à souffler et à inspirer notre façon de faire Église.

Si nous prenons au sérieux le fait que la promotion de la justice constitue une exigence absolue du service de la foi, cela doit nous amener à répondre à la mission de Dieu qui nous est confiée dans le respect profond de la dignité des personnes appelées à y contribuer. Le fait d’arriver à le mettre en œuvre dans nos milieux n’est certainement pas suffisant pour changer les dynamiques de pouvoir dans l’Église. Mais elle est la nourriture essentielle pour que nous ayons le courage de continuer à mener les luttes nécessaires par rapport aux structures de pouvoir et aux structures patriarcales.    

Le 3 octobre 2011

Élisabeth Garant est directrice du Centre justice et foi et de la revue Relations